Tome X des Œuvres Complètes de Freud : Un cas de paranoïa et autres textes (1909-1910)

soigner-sa bipolaritéCe dixième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF) regroupe un ensemble de textes sur l’histoire et la méthode psychanalytique. Nous (re)trouvons dans ces textes les notions de conflit psychique, fantaisies, transfert, contre-transfert et roman familial. Dans ce tome, les textes les plus conséquents sont Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci que S. Freud interprète à la façon d’un rêve ainsi que Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa (dementia paranoides) décrit sous forme autobiographique dans lesquelles il expose pour la première fois sa théorie sur le mécanisme paranoïaque.

 

Cinq leçons et autres textes sur l’histoire et la méthode psychanalytique

En 1909, S. Freud donne cinq conférences dans une université. Ces conférences sont retranscrites et rassemblées dans De la psychanalyse – Cinq leçons.

La première leçon revient sur la découverte et la reconnaissance de l’hystérie. Elle rappelle la méthode cathartique utilisée par J. Breuer dans le traitement d’une de ses patientes, Anna O. Cette méthode démontre que les symptômes hystériques sont des symboles mnésiques d’expériences vécues traumatiques, qu’il convient de décharger affectivement par la parole.

La seconde leçon expose le processus de formation d’un symptôme : une motion de souhait inconciliable avec les autres souhaits de l’individu est refoulée mais ce refoulement peut échouer et faire retour après-coup sous la forme d’un symptôme. La psychanalyse cherche donc à ramener le refoulé à l’état conscient mais une force s’y oppose : ce sont les résistances. S. Freud reprend ce processus de formation d’un symptôme dans Trouble de la vision psychogène dans la conception psychanalytique, où il situe la lutte entre des pulsions au service de la sexualité (obtention du plaisir sexuel) et des pulsions d’autoconservation de l’individu (pulsions du moi).

La troisième leçon rappelle les manifestations qui permettent d’accéder à l’inconscient : les idées incidentes, les rêves et les actes manqués.

La quatrième leçon introduit la sexualité infantile, auto-érotique et qui s’oriente progressivement vers un objet. Des inhibitions dans le développement des pulsions sexuelles peuvent conduire à la perversion. Aussi, les premiers objets d’amour marquent tout particulièrement la vie affective de l’adulte : « Les sentiments qui se sont mutuellement éveillés dans ces relations entre parents et enfants et dans celles, étayées sur ces dernières, entre les frères et sœurs ne sont pas seulement de type positif, tendre, mais aussi de type négatif, hostile. Le complexe ainsi formé est voué à un refoulement prochain, mais il exerce encore à partir de l’inconscient un effet considérable et persistant. Nous sommes en droit d’émettre la supposition qu’il constitue avec ses prolongements le complexe nucléaire de chacune des névroses » (p. 46-47).

Enfin, la cinquième leçon définit la maladie comme une fuite face à une réalité insatisfaisante, fuite dans des fantaisies de souhait liées à la vie infantile. S. Freud remarque également, dans le cadre des cures, un phénomène de transfert à partir duquel le patient adresse au médecin des motions tendres et hostiles. Ces motions ne se fondent pas sur la réalité de leur relation mais plutôt sur des souhaits de fantaisie anciens et inconscients. C’est grâce au travail sur le transfert que le patient prend conscience de ces motions sexuelles inconscientes.

Dans Les chances d’avenir de la psychanalyse, S. Freud parle pour la première fois de contre-transfert, phénomène en réponse au transfert. Ils s’agit de « l’influence du patient sur la sensibilité inconsciente du médecin » (p. 67). Plus encore, il nous dit que le clinicien ne peut aller au-delà de ses propres résistances lorsqu’il guide une cure. Il recommande donc que chaque psychanalyste travaille sur lui-même, et ce de façon continue.

Dans D’un type particulier de choix d’objet chez l’homme, nous redécouvrons la notion de roman familial à travers les choix d’objet de l’homme adulte. S. Freud identifie en effet que certains hommes sont attirés surtout par des femmes déjà prises et doutent en couple de la fiabilité et de la fidélité de leur compagne (amour de la putain). Ceci fait écho à la vie d’enfance durant laquelle la mère appartient au père et est donc infidèle à son enfant (condition de tiers lésé). S. Freud évoque également une fantaisie chez l’homme de sauvetage de sa bien-aimée. Cette fantaisie est liée à une dette envers les parents : « Je dois la vie à mes parents », donc « Je dois sauver mon père d’un danger » et « Je dois donner un enfant à ma mère en retour ». Il semblerait donc que le complexe d’Œdipe continue d’agir dans la vie affective de l’adulte.

Dans De la psychanalyse « sauvage », S. Freud met en garde les cliniciens à propos des interprétations sauvages qui nuisent à la psychanalyse. Il explique que les patients souffrent en raison d’une sorte d’ignorance provoquée par les résistances internes. Donc, « c’est dans le combat livré contre ces résistances que réside la tâche de la thérapie » (p. 211), pour que le patient apprenne sur les causes de sa souffrance. Le psychanalyste peut réduire ce non-savoir par ces interventions mais cela n’est souhaitable que quand le malade est arrivé lui-même à proximité du refoulé et quand le transfert est bien installé ; ceci pour éviter un abandon de la cure.

 

Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci

Dans ce texte, S. Freud se livre à l’interprétation du souvenir d’enfance de Léonard de Vinci retranscrit dans l’un de ses écrits scientifiques (p. 107) : il est dans son berceau, un vautour descend jusqu’à lui et ouvre la bouche de sa queue. Le vautour heurte ses lèvres à plusieurs reprises avec cette même queue.

S. Freud comprend ce souvenir comme étant plutôt une fantaisie que Léonard de Vinci a reportée dans son enfance.

La queue qui heurte les lèvres représente à la fois la tétée du sein maternel et la fellation. La réminiscence du fait de téter est donc remaniée dans ce souvenir en une fantaisie homosexuelle passive.

Aussi, le vautour est symbole de la maternité chez les anciens Égyptiens. Le vautour est capable de se reproduire sans le mâle, ce qui fait écho au fait que Léonard de Vinci a grandi sans père. Mais, le vautour porte aussi dans le souvenir le pénis, ce qui est en lien avec l’hypothèse enfantine du pénis maternel.

S. Freud développe ensuite une clinique des homosexuels : un enfant qui grandit sans la présence d’un père fort grandirait principalement par identification à la mère. La mère deviendrait alors le modèle pour les choix futurs d’objet d’amour. L’objet d’amour de l’homme homosexuel est ainsi un substitut de sa propre personne qu’il aime comme sa mère l’a aimé (narcissisme). L’homme fuit toutes les autres femmes car elles risqueraient de le rendre infidèle à la mère.

S. Freud expose enfin ce qu’il comprend du développement psychique de Léonard de Vinci. Sa naissance illégitime l’a soustrait jusqu’à ses 5 ans à l’influence de son père. La séduction de la mère a éveillé en lui de façon précoce sa sexualité, et donc les désirs de regarder et de savoir sur la chose sexuelle. L’amour pour sa mère est refoulé : il adopte ainsi une position homosexuelle. Sa puberté éveille de nouveau les désirs de savoir et de regarder dans le domaine sexuel ; ces désirs sont sublimés en un talent artistique (il devient artiste, peintre et sculpteur) et en un désir de savoir dans le domaine général (il devient chercheur) : « Qu’après l’activité infantile du désir de savoir au service d’intérêts sexuels, il ait ensuite réussi à sublimer en poussée à la recherche la plus grande part de sa libido, tels seraient le noyau et le secret de son être » (p. 105).

De façon générale : « L’observation de la vie quotidienne des hommes nous montre que la plupart d’entre eux réussissent à diriger vers leur activité professionnelle des parties tout à fait considérables de leurs forces de pulsions sexuelles. La pulsion sexuelle est tout particulièrement propre à fournir de telles contributions puisqu’elle est douée de la capacité de sublimation, c’est-à-dire est en état d’échanger son but le plus proche contre d’autres buts, éventuellement dotés d’une plus haute valeur, et non sexuels » (p. 102).

 

Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa (dementia paranoides) décrit sous forme autobiographique

S. Freud reprend les Mémoires d’un malade des nerfs publié en 1903 par le Dr Daniel Paul Schreber pour développer et illustrer sa théorie sur le mécanisme paranoïaque.

Schreber tombe malade à l’âge de 42 ans au moment de sa candidature au Reichstag (1884-1885). Il est hospitalisé dans une clinique où il rencontre le Pr Flechsig qui diagnostique un état d’accès hypocondriaque. Il décompense une seconde fois lorsqu’il prend ses fonctions de président de chambre à la cour d’appel (1893). Il souffre alors d’idées de persécution sur la base d’illusions de la vue et de l’ouïe et développe un délire au caractère mystique. Le délire primaire est celui de sa transformation en femme à des fins d’abus sexuel. Ce délire de persécution sexuelle se remodèle ensuite en un délire des grandeurs (processus de rationalisation) : il est appelé à sauver le monde (noyau de la paranoïa religieuse).

S. Freud tente d’interpréter le délire de persécution de Schreber. Flechsig est son premier persécuteur. Freud fait l’hypothèse que : « L’être à présent haï et redouté à cause de sa persécution est un être qui fut autrefois aimé ou vénéré » (p. 263). Il remarque effectivement sa grande reconnaissance envers le Pr Flechsig au moment de sa première affection. Juste avant la seconde décompensation, Schreber rêve que la maladie des nerfs fait retour et qu’il aimerait être une femme soumise à la copulation. Freud comprend que le souvenir de la maladie éveille le souvenir du médecin ; la position féminine de la fantaisie (transformation en femme) s’adressant en fait à Flechsig : « Une avancée de la libido homosexuelle fut donc la circonstance occasionnante de cette affection, l’objet de cette libido fut vraisemblablement dès le début le médecin Flechsig, et la rébellion contre cette motion libidinale engendra le conflit d’où jaillirent les manifestations de la maladie » (p. 265).

S. Freud comprend que la désignation du Pr Flechsig comme étant le persécuteur est lié au processus de transfert : « Le fait d’éprouver de la sympathie pour le médecin peut aisément être issu d’un « processus de transfert » par lequel un investissement de sentiment chez le malade est reporté d’une personne pour lui significative sur celle à vrai dire indifférente du médecin, si bien que le médecin semble être choisi comme homme-substitut, comme succédané, à la place de quelqu’un tenant beaucoup plus près au malade. Plus concrètement, de par la personne du médecin, le malade a été amené à se souvenir de ce qu’étaient son frère ou son père, il a retrouvé en lui son frère ou son père, et alors, sous certaines conditions, il n’y a plus rien de déconcertant à ce que la désirance pour cette personne-substitut survienne de nouveau chez lui et agisse avec une violence que seules sa provenance et sa significativité originelle permettent de comprendre » (p. 269).

S. Freud considère que le délire s’étaye sur une privation dans la vie réelle, celui de ne pas avoir d’enfant ; son souhait de transformation en femme permettant de remédier à ce manque.

La dernière partie de ce texte formalise une théorie du mécanisme paranoïaque que S. Freud fait découler du cas Schreber. La paranoïa est causée par la défense contre un souhait homosexuel ; la libido régressant au stade du narcissisme et l’homme se prenant donc lui-même pour objet d’amour (homosexualité).

Dans la paranoïa, l’affect homosexuel (« Moi (un homme), je l’aime (lui, un homme) ») est contredit par la formation de divers symptômes :

  • Le délire de persécution : L’affect homosexuel est inversé (« Je ne l’aime pas, je le hais») puis perçu comme venant de l’extérieur (projection) (« Il me hait (me persécute), ce qui m’autorise à le haïr, donc « Je ne l’aime pas ! Je le hais ! parce qu’il me persécute » ;
  • L’érotomanie : « Ce n’est pas lui que j’aime, c’est elle que j’aime», ce qui devient par projection « Je remarque que c’est elle qui m’aime » ;
  • Le délire de jalousie : « Ce n’est pas moi qui aime l’homme, c’est elle qui l’aime» ;
  • Le délire des grandeurs : « Je n’aime absolument pas et personne, je n’aime que moi».

S. Freud remarque donc que la formation de symptôme dans la paranoïa s’effectue à partir d’un mécanisme de projection : « Une perception interne est réprimée et, comme substitut de celle-ci, son contenu arrive à la conscience en tant que perception venant de l’extérieur, après avoir connu une certaine déformation. Dans le délire de persécution, la déformation consiste en une transformation d’affect ; ce qui aurait dû être éprouvé intérieurement comme de l’amour est perçu de l’extérieur comme de la haine » (p. 289).

Le refoulement dans la paranoïa n’est pas tout à fait le même que dans la névrose : « Nous dirons donc : le processus de refoulement proprement dit consiste en un détachement de la libido d’avec des personnes – et des choses – auparavant aimées. La formation délirante apparaît alors comme étant une tentative de guérison, de reconstruction pour relier la libido à ces objets : « Ce qui se fait remarquer par nous à grand bruit, c’est le processus de guérison qui défait le refoulement et ramène de nouveau la libido aux personnes délaissées par elle » (p. 294).

S. Freud finit son article sur la distinction entre paranoïa et dementia praecox. Dans la dementia praecox, qu’il préfère appeler la paraphrénie, la tentative de guérison ne se sert pas, comme dans la paranoïa, de la projection mais du mécanisme hallucinatoire. Aussi, la libido régresse au-delà du narcissisme et va « jusqu’à la vacance totale de l’amour d’objet et au retour à l’auto-érotisme infantile » (p. 299). Concernant le cas Schreber, S. Breud parle de démence paranoïaque combinant ainsi le caractère paraphrénique (fantaisie de souhait et hallucinations) et le caractère paranoïde (facteur occasionnant, mécanisme de projection, issue) du tableau clinique.

Pour conclure, S. Freud détermine de plus en plus précisément ce qu’il en est de la théorie et de la méthode psychanalytique. Il guide les cliniciens dans leur pratique en fonction de ce qu’il expérimente lui aussi de la clinique. Il propose pour la première fois une théorie sur la paranoïa qui reste encore aujourd’hui valable. Cette théorie permet de déterminer la conduite de la cure pour la prise en charge de ces patients.

Dr L. Mendes