Tome VI des Œuvres Complètes de Freud : Trois essais sur la théorie sexuelle et autres textes (1901-1905)

troubles sexuelsDans ce sixième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud présente ses trois essais sur la théorie sexuelle, le fragment d’une analyse d’hystérie (cas de Dora) et d’autres textes portant sur la genèse et la méthode psychanalytique. À partir de sa compréhension des perversions chez l’adulte, il développe l’idée d’une sexualité infantile. Il présente le développement psychosexuel de l’enfant et comprend que les aberrations sexuelles sont liées à des inhibitions de développement. Avec le cas de Dora, il présente une première psychothérapie qui nous apporte une belle illustration des mécanismes psychiques dans les symptômes hystériques et de l’application de sa technique d’interprétation du rêve.Il nous montre bien, avec ce cas clinique, l’influence sur le corporel des phénomènes inconscients et des conflits intrapsychiques.

 

Trois essais sur la théorie sexuelle

 

Les aberrations sexuelles

S. Freud distingue les déviations par rapport à l’objet sexuel (inversion, pédophilie et zoophilie) et les déviations par rapport au but sexuel (fétichisme, exhibitionnisme/voyeurisme et sadisme/masochisme).

L’inversion se manifeste de façon diverse selon les individus. S. Freud nous montre que, dans l’inversion, l’objet sexuel n’est pas simplement le même sexe mais bien souvent « la réunion des deux caractères sexués, une sorte de compromis entre une motion qui réclame l’homme et une motion qui réclame la femme » (p. 77). En 1910, il ajoute que les invertis développent une identification très forte à la mère et recherchent des hommes à aimer comme la mère les a aimés. En 1915, il ajoute aussi que tous les êtres humains sont concernés par l’inversion mais qu’elle se forme bien souvent dans l’inconscient, comme nous le reverrons avec le cas de Dora.

Avec la pédophilie et la zoophilie, S. Freud nous montre que les troubles morbides de la vie sexuée ne concernent pas uniquement les malades mentaux. En effet, il arrive que des individus développent ce type de comportements sans pour autant être « anormaux » sur d’autres plans.

La surestimation de l’objet sexuel peut conduire à l’abandon du but sexuel normal, c’est-à-dire à l’extinction de la pulsion sexuelle par l’accouplement. Dans le fétichisme, l’intérêt est porté sur d’autres parties du corps, inappropriées à accomplir ce but, que les parties génitales.

Dans l’exhibitionnisme et le voyeurisme, le but sexuel normal est remplacé par les actes préparatoires (plaisir-désir de regarder ou d’être regardé). Le sadisme est la composante agressive de la pulsion sexuelle qui pousse à violenter, humilier, maltraiter. Dans le masochisme, cette composante est retournée contre la personne elle-même qui trouve satisfaction dans les violences subies.

S. Freud remarque que ces aberrations sexuelles se retrouvent dans une certaine mesure chez les biens portants. Par contre, elles deviennent pathologiques quand elles sont exclusives et que les résistances qui s’opposent à la libido, comme le dégoût, la pudeur, la douleur et l’horreur, ne limitent pas suffisamment l’individu dans son activité sexuelle.

S. Freud considère que l’énergie de la pulsion sexuelle est la plus importante source de la névrose : « Les symptômes sont, comme je me suis exprimé ailleurs sur ce sujet, l’activité sexuelle des malades » (p. 97). En 1920, il ajoute que les symptômes nerveux « reposent d’une part sur la revendication des pulsions libidinales, d’autre part sur la protestation du moi, en réaction à ces dernières » (note de bas de page p. 97). En fait, « la névrose est pour ainsi dire le négatif de la perversion » (p. 99), c’est-à-dire que les fantaisies sont de même nature que dans les perversions mais refoulées et exprimées par les symptômes plutôt que mises en acte dans la réalité.

 

La sexualité infantile

S. Freud explique l’amnésie infantile par le refoulement des motions sexuelles de l’enfance : « Ces mêmes impressions que nous avons oubliées n’en ont pas moins laissé les traces les plus profondes dans notre vie d’âme et sont devenues déterminantes pour tout notre développement ultérieur » (p. 110).

Il s’intéresse particulièrement au suçotement comme manifestation de la sexualité infantile. Le suçotement répond à une pulsion auto-érotique cherchant à répéter le plaisir de la succion du sein maternel. Ce plaisir est donc associé au départ à la satisfaction du besoin de nourriture (organisation prégénitale orale ou cannibale). Puis, il a besoin d’être retrouvé par la stimulation appropriée de la zone érogène labiale.

L’activité masturbatoire se prolonge avec la zone érogène anale en s’appuyant sur la sensation de volupté liée à la défécation (organisation prégénitale sadique-anale).

Les soins corporels du nourrisson commencent aussi à éveiller des sensations de plaisir au niveau des zones génitales. Ces sensations devront être répétées et serviront de base au développement et à l’intensité de la vie sexuelle ultérieure.

Les motions sexuelles du nouveau-né sont réprimées par moments (périodes de latence les 2ème et 5ème années) puis éveillées de nouveau, avançant ainsi progressivement dans le développement sexuel.

S. Freud parle d’une prédisposition perverse polymorphe infantile dans laquelle il retrouve les aberrations sexuelles évoquées plus haut. Par exemple, le jeune enfant a ce plaisir-désir de regarder et de montrer ses organes génitaux. Aussi, la composante de cruauté de la pulsion sexuelle se retrouve dans la cruauté des enfants envers les animaux et les camarades (dimension active, sadique) et dans le plaisir lié aux châtiments corporels (dimension passive, masochiste).

Progressivement, des digues psychiques se mettent en place comme le dégoût, la pudeur et les exigences idéales, esthétiques et morales. Ces digues sont des formations réactionnelles organiquement constituées et renforcées par l’éducation et la culture. Aussi, la pulsion sexuelle peut être déviée de l’utilisation sexuelle et dirigée vers de nouveaux buts, c’est la sublimation. Les formations réactionnelles et la sublimation permettent à la pulsion sexuelle d’être contenue et d’évoluer vers un but sexuel normal : « Ce qui constitue l’issue du développement, c’est la vie sexuelle dite normale de l’adulte, où l’acquisition de plaisir est entrée au service de la fonction de reproduction » (p. 133).

 

Les reconfigurations de la puberté

À la puberté, la vie sexuelle infantile se réorganise dans une configuration normale et définitive. C’est à cette période que la pulsion sexuelle, jusqu’ici auto-érotique, va trouver un objet sexuel pour atteindre le plaisir (organisation phallique ou génitale). Aussi, les pulsions partielles vont s’associer pour atteindre le but sexuel normal et la zone génitale va devenir prédominante par rapport aux zones érogènes.

S. Freud propose une théorie de la libido. La libido est une « force quantitativement modifiable, qui pourrait servir de mesure aux processus et transposition dans le domaine de l’excitation sexuelle » (p. 155). Il envisage une libido narcissique et une libido d’objet qui influencent l’investissement d’objets sexuels. Cet investissement se ferait par deux voies : soit par étayage sur les prototypes infantiles précoces (tétée du sein maternel), soit par la voie narcissique qui cherche le moi propre dans l’autre, cette dernière voie ayant une issue pathologique.

Quand la tendresse parentale est trop intense dans l’enfance, elle est à risque de développer une névrose : « Un trop de tendresse parentale deviendra à vrai dire dommageable en hâtant la maturation sexuelle, et aussi parce qu’il « gâtera » l’enfant, le rendant incapable, dans sa vie ultérieure, de renoncer temporairement à l’amour ou de se contenter d’une moindre mesure de celui-ci. C’est un des meilleurs signes précurseurs d’une nervosité ultérieure que l’enfant se montre insatiable dans sa demande de tendresse parentale ; et d’un autre côté, ce sont bien précisément les parents névropathes, inclinant le plus souvent à une tendresse démesurée, qui éveillent le plus par leurs cajoleries la disposition de l’enfant à tomber malade de névrose » (p. 162).

La barrière de l’inceste, exigée culturellement, entraine le renoncement à ces premiers objets d’amour : « Concernant enfin le choix d’objet, nous avons trouvé qu’il est dirigé par les indices infantiles, ravivés à la puberté, par un penchant de l’enfant pour ses parents et les personnes prenant soin de lui et qui, par la barrière à l’inceste érigée entre temps, il est détourné de ces personnes vers d’autres qui leur ressemblent » (p. 173). Toutefois, Freud remarque, dans les cures, que les individus luttent contre cette tentation et la transgresse dans les fantaisies : « À chaque homme nouvellement venu est assignée la tâche de maîtriser le complexe d’Œdipe ; celui qui y faillit est voué à la névrose » (p. 165).

 

Fragment d’une analyse d’hystérie

 

Les techniques psychanalytiques et les résistances à l’œuvre dans la cure

S. Freud nous montre comment il acquiert, progressivement dans la cure, une compréhension psychodynamique des symptômes de Dora à partir de la technique de l’association libre : « Je laisse maintenant le malade déterminer lui-même le thème du travail quotidien et je pars donc à chaque fois de la surface que l’inconscient en lui propose à son attention. Mais ce que j’obtiens alors, et qui ressortit à la solution d’un symptôme, est morcelé, entrelacé dans divers contextes et réparti sur des époques très éloignées les unes des autres. En dépit de ce désavantage apparent, la nouvelle technique est largement supérieure à l’ancienne, elle est sans conteste la seule possible » (p. 192). Il utilise également l’interprétation des rêves pour contourner les refoulements. Cette technique « est indispensable au psychanalyste, car le rêve constitue l’une des voies par lesquelles peut parvenir à la conscience ce même matériel psychique qui, en vertu de l’opposition suscitée par son contenu, a été coupé de la conscience, refoulé, et est ainsi devenu pathogène » (p. 195). C’est à partir de l’interprétation de deux rêves qu’il arrive à mettre à jour les pensées inconscientes à l’origine des symptômes hystériques de Dora.

Il nous montre les résistances de sa patiente dans sa façon ou non de délivrer le matériel psychique. Il envisage des résistances conscientes causées par la crainte et la pudeur et des résistances inconscientes liées au mécanisme de refoulement. Par exemple, il interprète les souvenirs marqués de doute ou les « non » catégoriques de Dora comme l’empreinte ou la fermeté du refoulement. Aussi, Dora peut s’opposer aux interprétations de S. Freud en assurant : « cela, je ne l’ai pas pensé ». Malgré tout, l’inconscient apporte sa confirmation par les idées incidentes, révélées par l’association libre, qui sont en accord avec le contenu si fermement refusé.

 

L’état de maladie

En 1900, S. Freud rencontre Dora (Ida Bauer), 18 ans. Elle se présente sur les conseils de son père que S. Freud a traité quelques années auparavant pour une infection par la syphilis. Dès l’âge de 8 ans, Dora développe des symptômes nerveux sous la forme d’une suffocation permanente (dyspnée). À 12 ans, elle se plaint de maux de tête et d’accès de toux nerveux. Depuis quelques temps, elle a une humeur dépressive et présente un premier accès de perte de conscience, ce qui pousse son père à la faire consulter.

S. Freud fait l’hypothèse d’un trauma psychique expliquant les symptômes hystériques de sa patiente : M. K., un ami de son père, lui aurait fait des avances à l’occasion d’une balade près d’un lac. Dora, très offusquée, avait demandé à son père de rompre avec cet ami, et donc aussi avec sa femme, Mme K., qui s’occupait de lui depuis sa maladie. La cure révèle aussi que quelques années tôt, M. K. avait déjà embrassé Dora et qu’elle en avait gardé un sentiment important de dégoût. Ces événements auraient donc eu l’effet d’un trauma psychique, condition préalable indispensable à l’apparition des symptômes hystériques.

S. Freud revient plus précisément sur la scène du baiser de M. K. qui explique finalement trois de ses symptômes : la pression ressentie sur son thorax serait liée au refoulement de la pression du sexe de M. K. contre son corps (déplacement de la partie inférieure à la partie supérieure du corps) ; le dégoût serait un symptôme de refoulement de la zone érogène labiale ; et sa crainte des hommes lui permettrait de se protéger d’une nouvelle reviviscence de la perception refoulée.

Dora reproche à son père de l’utiliser comme objet d’échange auprès de M. K. pour entretenir une relation amoureuse avec Mme K. et d’utiliser aussi ses symptômes pour avoir les affections de cette femme. S. Freud comprend que les reproches qu’elle adresse à son père sont en fait des autoreproches : inconsciemment, elle utiliserait elle aussi la garde des enfants K. pour se rapprocher du couple K. et ses symptômes pour détourner son père de Mme K. Les symptômes de Dora dissimule ainsi son amour pour M. K. (mais aussi pour Mme K.), idée qu’elle n’acceptera difficilement qu’à partir de l’interprétation de ses deux rêves. Avec ce cas, S. Freud envisage l’idée d’une prédisposition homosexuelle, typique de la vie amoureuse inconsciente des hystériques.

Par ailleurs, en 1923, S. Freud envisage les bénéfices primaires de la maladie : « Tomber malade nous épargne d’abord une opération psychique, cela apparaît comme la solution la plus commode économiquement dans le cas d’un conflit psychique » (p. 223) et des bénéfices secondaires liés aux modifications avantageuses qu’entrainent les symptômes et à l’intention inconsciente de ne pas renoncer à la souffrance.

 

Le premier rêve

Dora apporte en séance un premier rêve qu’elle répète depuis quelques temps et qui est apparu pour la première fois suite à la scène du lac (p. 243 – rêve de la maison qui prend feu). En suivant les associations de Dora, S. Freud interprète ce rêve : Dora veut quitter la maison dans laquelle un danger (M. K.) menace sa virginité. Les courants de pensée opposés étant fréquents dans les rêves, S. Freud comprend aussi que Dora est tentée de s’abandonner à M. K. Le matériel infantile du rêve se cache également dans son souhait de fuir la maison avec son père : « Le souhait qui crée le rêve vient bien sûr toujours de l’enfance, il ne cesse de vouloir réveiller de nouveau l’enfance pour l’amener à la réalité, corriger le présent d’après l’enfance » (p. 250). Ce rêve révèle donc son amour pour M. K. et son inclination infantile pour son père.

 

Le second rêve

Un second rêve intervient dans la cure de Dora (p. 273 – enterrement de son père). Plusieurs éléments inconscients sont révélés par son analyse : sa fantaisie de vengeance contre son père vis-à-vis de la relation qu’il entretient avec Mme K, sa fantaisie d’accouchement liée à son amour pour M. K. et son identification à une gouvernante qui a reçu également des avances de cet homme. En fait, Freud finit par comprendre que Dora a repoussé M. K. par vengeance jalouse.

 

Le transfert dans la cure

S. Freud met en évidence « les transferts » dans la cure. Il s’agit de « rééditions, des reproductions des motions et fantaisies appelées à être éveillées et rendues conscientes tandis que l’analyse avance, s’accompagnant d’un remplacement – caractéristique de toute cette catégorie – d’une personne antérieure par la personne du médecin. En d’autres termes : toute une série d’expériences vécues psychiques antérieures revient à la vie, non pas comme quelque chose de passé, mais comme une relation actuelle à la personne du médecin » (p. 295).

S. Freud élabore ces transferts dans l’après-coup de la cure de Dora. Il pense qu’il aurait dû mieux les anticiper et les utiliser pour maintenir l’implication de sa patiente : « Le transfert, qui est destiné à être le plus grand obstacle à la psychanalyse, devient son plus puissant auxiliaire si l’on réussit à le deviner chaque fois et à le traduire au malade » (p. 297).

Par exemple, Dora associe une odeur de fumée au premier rêve. Cette odeur cache en fait sa tentation refoulée d’embrasser M. K., transposée sur la personne de S. Freud, et motivant l’arrêt de sa cure (se soustraire d’un danger => quitter la cure). De même, Dora quitte S. Freud par vengeance, vengeance qui concerne plutôt son père et M. K.

Finalement, avec ce cas clinique, S. Freud nous montre comment le refus de la sexualité conduit à la maladie névrotique ; les symptômes hystériques constituant « la présentation – la réalisation – d’une fantaisie à contenu sexuelle » (p. 226) – là où l’abandon total et sans résistance à la sexualité conduit à la  perversion.

Dr L. Mendes