Tome XI des Œuvres Complètes de Freud : Totem et tabou et autres textes (1911-1913)

soigner-son-alcoolisme-parisCe onzième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF) regroupe un ensemble de textes prolongeant d’une part la théorie psychanalytique et donnant d’autre part des indications techniques sur la façon de mener une cure. Nous y retrouvons les notions d’inconscient, de principes de plaisir et de réalité et celle de transfert. S. Freud poursuit ses considérations sur les types d’entrée dans la maladie névrotique et sur la psychologie de la vie amoureuse. Dans le dernier texte de ce tome, Totem et tabou, il étudie le fonctionnement social de peuples primitifs, qu’il met en lien avec le fonctionnement psychique des névrosés.

 

La théorie psychanalytique

Dans Sur la psychanalyse, S. Freud rappelle qu’il n’existe pas de différence fondamentale entre le psychisme des gens dits normaux et celui des névrosés ou psychotiques. En effet, l’étude des rêves, des actes manqués et du trait d’esprit lui a permis d’explorer les processus psychiques normaux et de découvrir l’existence de pensées inconscientes, agissant aussi bien dans la vie quotidienne que dans la névrose.

Dans Note sur l’inconscient en psychanalyse, il propose de distinguer l’activité préconsciente, c’est-à-dire celle pouvant sans difficulté passer dans la conscience, de l’activité inconsciente qui est, elle, coupée, mais bien loin d’être inactive, de la conscience.

Dans Formulations sur les deux principes de l’advenir psychique, S. Freud prolonge les notions de processus primaire et secondaire, déjà amorcées dans l’Interprétation du rêve, par celles de principes de plaisir et de réalité. Le processus primaire renvoie à un mode archaïque de fonctionnement psychique : le nourrisson hallucine le sein maternel pour satisfaire son besoin de manger. C’est ce que S. Freud appelle le principe de plaisir selon lequel l’activité psychique tend à obtenir du plaisir et à éviter toute forme de déplaisir. Mais, face à son insatisfaction persistante, le nourrisson finit par se représenter le réel de l’absence, même si cela lui est désagréable : c’est le principe de réalité régit par le processus secondaire.

Dans Sur la dynamique du transfert, S. Freud explique que tous les êtres humaines répètent inconsciemment dans leur vie amoureuse des clichés issus de leur enfance. Ces répétitions s’opèrent également dans la cure sous la forme d’un transfert sur la personne du clinicien. Ce transfert, qui s’établit à partir des imagos parentales, est considéré comme la plus forte résistance à la cure : « Sans cesse, lorsqu’on s’approche d’un complexe pathogène, c’est d’abord la part du complexe apte au transfert qui se trouve poussée dans la conscience, et qui est défendue avec la plus grande opiniâtreté » (p. 112). S. Freud détermine deux types de transfert : un transfert positif constitué de sentiments tendres pour la personne du psychanalyste et un transfert négatif prenant la forme de motions hostiles. La résistance de transfert est causée par le transfert négatif mais aussi par le transfert positif lorsqu’il se teinte de motions érotiques.

Dans Des types d’entrée dans la maladie névrotique, S. Freud détermine les circonstances occasionnants la névrose : le refusement (libido en stase du fait de la perte d’un objet d’amour qui n’est pas remplacé), l’échec de la tentative de substitution de l’objet d’amour perdu, l’inhibition de développement (fixations infantiles de la libido) et l’accroissement de la quantité de libido. La névrose s’instaure bien souvent par l’ensemble de ces voies diverses.

Dans Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse, deuxième volet de ses Contributions à la psychologie de la vie amoureuse, S. Freud aborde l’impuissance psychique chez l’homme, qu’il perçoit comme l’expression d’une contre-volonté perturbant l’acte sexué. Il explique que le comportement amoureux normal se réalise à partir de l’association d’un courant tendre et d’un courant sensuel. Le courant tendre est issu des années d’enfance précoces et se dirige sur les personnes de la famille et celles qui ont dispensé les soins (choix d’objet enfantin primaire). Le courant sensuel se dirige vers d’autres objets, étrangers, mais choisis d’après les imagos des objets infantiles. Pour S. Freud, l’insatisfaction sexuelle est liée à la culture car elle oblige au renoncement (et à la sublimation) des pulsions sexuelles entraînant ainsi une perte de plaisir et donc de la souffrance.

 

Indications techniques

Dans Conseils au médecin dans le traitement psychanalytique, S. Freud apporte des indications techniques sur la conduite d’une cure. Il parle de l’attention en égal suspens du clinicien, c’est-à-dire « écouter [le patient] sans se soucier de savoir si l’on porte ou non attention à quelque chose » (p. 146). Il conseille aussi au clinicien de ne pas prendre trop de notes pendant les séances car il risquerait de sélectionner, de façon nuisible pour la cure, les éléments du discours du patient qu’il juge lui-même (son égo) comme significatifs. Il recommande également de ne pas mêler la recherche à un traitement en cours car cela empêcherait le clinicien de se laisser porter par ce que lui révèle spontanément la clinique. De plus, il l’encourage à mettre de côté ses affects et sa compassion humaine et d’écarter, grâce à sa cure, les complexes personnels risquant de perturber les cures des patients dont il a la responsabilité clinique. Par ailleurs, il remarque que livrer des choses de son intimité ne produit rien pour la mise à découvert de l’inconscient et complique en plus la résolution du transfert et le surmontement des résistances. Enfin, il met en garde les psychanalystes contre la tentation de l’activité éducatrice. Il rappelle ainsi que les principes fondamentaux dans la cure sont l’association libre du patient et le travail sur ses résistances.

Dans Le maniement dans l’interprétation du rêve en psychanalyse, S. Freud propose aux cliniciens des indications techniques sur l’interprétation des rêves. Il rappelle que les rêves ne sont pas complètement résolubles et donc que leur interprétation à l’issue d’une séance reste incomplète. Aussi, il recommande de favoriser les associations libres du patient plutôt que de revenir sur un rêve évoqué les séances précédentes. Par ailleurs, la cure ne doit pas être centrée exclusivement sur l’interprétation des rêves car cela pourrait développer chez le patient des résistances à la production de rêve. Enfin, S. Freud remarque que les patients n’apprennent rien de leurs rêves lorsqu’ils les ont notés avant le travail d’interprétation. Dans Rêves dans le folklore, S. Freud trouve une validation, via les rêves et chants folkloriques, de l’interprétation des symboles qu’il avait déjà identifiés dans l’Interprétation du rêve (pénis, excrément, fil)

 

Totem et tabou (quelques concordances dans la vie d’âme des sauvages et des névrosés)

À partir d’observations et d’études sociologiques d’autres chercheurs, S. Freud s’intéresse aux liens entre les règles sociales régissant les peuples primitifs et la vie psychique inconsciente des névrosés.

 

La crainte de l’inceste

Les tribus s’organisent autour de l’appartenance à un totem. Cette appartenance apparaît plus fort encore que les liens du sang et de la famille. Un totem est un animal, une plante ou une force de la nature considéré comme « le père généalogique du lignage, mais ensuite, aussi, son esprit protecteur et secourable » (p. 199). Ainsi, il est formellement interdit pour les tribus de tuer ou de manger le totem.

Par ailleurs, les tribus sont soumises à une obligation d’exogamie. L’exogamie est une règle matrimoniale imposant de chercher un conjoint à l’extérieur de son groupe social d’appartenance. Le totem se transmettant par la mère, S. Freud comprend que cette règle vise inconsciemment à prévenir des désirs incestueux du fils pour sa mère, en l’obligeant à aller trouver un partenaire sexuel hors de sa tribu.

S. Freud remarque justement que la névrose s’organise autour de ce désir inconscient incestueux : « La psychanalyse nous a enseigné que le premier choix d’objet sexuel du garçon est un choix incestueux concernant les objets prohibés de la mère et de la sœur, et elle nous a également enseigné les voies par lesquelles l’adolescent se délivre de l’attraction de l’inceste. Le névrosé représente cependant pour nous, régulièrement, une part de l’infantilisme psychique : ou bien il n’a pas été à même de se libérer des conditions de la psychosexualité de l’enfance, ou bien il y est retourné (inhibition de développement et régression). C’est pourquoi dans sa vie d’âme inconsciente les fixations incestueuses de la libido jouent toujours, ou bien une fois encore, un rôle capital. Nous en sommes venus à déclarer complexe nucléaire de la névrose le rapport aux parents, dominé par la demande incestueuse » (p. 218).

 

Le tabou et l’ambivalence des motions de sentiment

Le tabou est une « crainte sacrée » (p. 219) se manifestant dans des interdits ou des restrictions. La violation du tabou oblige à des actes de pénitence et à des cérémonies de purification. S. Freud rapproche le tabou chez les primitifs aux interdits de contrainte chez les névrosés.

À partir de l’angoisse du toucher existant dans le tabou et dans la névrose de contrainte, S. Freud évoque un conflit d’ambivalence entre une pulsion (plaisir-désir de toucher) et un interdit. L’ambivalence se retrouve également dans les sentiments pour l’objet totémique et pour l’amour d’amour dans la névrose de contrainte : « Cet excès [de tendresse] survient partout où existe […] un courant opposé mais inconscient d’hostilité et où se trouve donc réalisé le cas typique de la position de sentiment ambivalente (p. 254). Freud élargit cette vision en disant qu’une « telle hostilité dissimulée dans l’inconscient derrière un tendre amour, on la trouve dans presque tous les cas de liaison intense du sentiment à une personne déterminée, c’est le cas classique, le prototype de l’ambivalence des motions de sentiment humaines » (p. 267).

Dans le cas du deuil, l’hostilité inconsciente pour le défunt est refoulée par la voie de la projection : « Ce n’est pas nous, les survivants, qui nous réjouissons à présent d’être débarrassés du défunt ; non, nous sommes en deuil de lui, mais curieusement il est devenu un mauvais démon à qui notre malheur procurerait satisfaction, qui cherche à nous apporter la mort » (p. 270).

S. Freud comprend finalement que le tabou est un symptôme de compromis résultant de cette ambivalence des sentiments.

 

Animisme, magie et toute-puissance des pensées

S. Freud associe la magie à la toute-puissance des pensées dans la névrose. Celle-ci serait un succédané intellectuel du stade de l’auto-érotisme (narcissisme) défini dans les Trois essais sur la théorie sexuelle.

 

Le retour infantile du totémisme

S. Freud associe l’animal totémique à la théorie de la horde originaire de C. Darwin. Autrefois, une horde primitive était régie sous l’autorité d’un père tout-puissant qui avait l’accès réservé aux femmes du groupe. Les fils, jaloux, se rebellèrent contre leur père, le tuèrent et le mangèrent. Ils furent ensuite pris de remords et établirent, à partir de cette conscience de culpabilité, deux règles fondamentales : l’interdiction de tuer et d’avoir des relations sexuelles avec les femmes appartenant au même groupe. Par peur des représailles de leur père, ils décidèrent aussi d’ériger un totem, substitut du père, et de le commémorer à l’occasion de fêtes commémoratives. Cette théorie expliquerait donc l’importance du totem dans les peuples primitifs. Aussi, c’est à partir de cette horde primitive que se développèrent les organisations sociales, les restrictions morales et les religions.

L’ambivalence des sentiments (amour/haine) pour l’animal totémique s’expliquerait ainsi par cette ambivalence originelle vis-à-vis du père.

S. Freud poursuit en reliant les commandements majeurs du totémisme (interdiction du meurtre et de l’inceste) au complexe d’Œdipe. L’échec du refoulement de ses deux souhaits de l’enfant (tuer le père et épouser la mère) constitue le noyau des névroses chez l’adulte.

Par ailleurs, nous retenons, dans cette partie, que S. Freud introduit le mécanisme propre à la mélancolie et aux idées suicidaires : « Les impulsions suicidaires de nos névrosés se révèlent être régulièrement es autopunitions pour des souhaits de mort qui sont dirigés contre d’autres » (p. 374).

Pour conclure, S. Freud nous apporte dans ces articles des indications théoriques et pratiques précieuses pour la conduite des cures. Nous observons par ailleurs comment il articule sa théorie des névroses à la psychologie des peuples.

Dr L. Mendes