Tome III des Œuvres Complètes de Freud : Textes psychanalytiques divers (1894-1899)

névropsychosesDans ce troisième tome des Oeuvres Complètes de Freud (OCF), Freud étend son travail clinique et de recherche, centré jusqu’ici sur l’hystérie, à l’analyse des mécanismes psychiques à l’œuvre dans les représentations de contrainte. Il distingue le groupe des névropsychoses de défense en séparant notamment la névrose d’angoisse de la neurasthénie. Il approfondit l’idée d’une étiologie sexuelle des névropsychoses et remet en question la théorie de l’hérédité prédominante à l’époque. Il continue d’élaborer sa théorie du refoulement en l’envisageant également dans les processus psychiques normaux notamment dans les défaillances de la mémoire que chacun peut rencontrer. Enfin, il revient sur la naissance de sa thérapie psychanalytique et commence à en préciser les indications.

 

Les mécanismes psychiques à l’œuvre dans les névropsychoses

En observant les symptômes de ses patients et les chemins qu’empruntent l’angoisse, la peur, le dégoût, etc. pour s’exprimer, S. Freud identifie les différents mécanismes psychiques des névropsychoses. Selon les voies par lesquelles s’écoulent les affects et les transformations qu’ils subissent pour accéder à la conscience, S. Freud oriente les diagnostics vers un type de névrose ou un autre. Ainsi, son analyse des mécanismes psychiques expliquant l’émergence des symptômes lui permet d’affiner une nosographie des névropsychoses de défense : hystérie et représentations de contrainte forment le premier groupe des névropsychoses, la névrose d’angoisse à laquelle il associe les phobies et la neurasthénie sont des névroses actuelles et la psychose hallucinatoire et la paranoïa chronique sont des catégories qui semblent déjà un peu à part étant donné la puissance de leur mode de défense.

 

La conversion hystérique

Dans Les névropsychoses de défense, S. Freud continue de penser l’hystérie selon trois types : l’hystérie hypnoïde, l’hystérie de rétention et l’hystérie de défense.

Il rappelle que, dans l’hystérie, les représentations désagréables ou inconciliables, de nature sexuelle, survenant dans un moment « traumatique » forment un noyau coupé de la conscience et des associations par un phénomène de clivage de la conscience : « on a l’équivalent d’une solution approximative de cette tâche si l’on réussit à faire de cette représentation forte une faible, à lui arracher l’affect, la somme d’excitation dont elle est grevée. La représentation faible ne pourra alors pour ainsi dire plus émettre de prétention au travail d’association ; mais la somme d’excitation qui a été séparée d’elle doit être amenée à une autre utilisation » (p. 6).

L’excitation liée à ces représentations est transposée dans le corporel et entraînent ainsi l’apparition de symptômes corporels : c’est la conversion hystérique.

Le noyau séparé par clivage peut être réactivé lors de moments « traumatiques auxiliaires » : « dès qu’une impression de même espèce, arrivant de nouveau, réussit à rompre la barrière instaurée par la volonté, à apporter à la représentation affaiblie un nouvel affect, et à provoquer par contrainte, pour un laps de temps, la connexion des deux groupes psychiques, jusqu’à ce qu’une nouvelle conversion crée une défense » (p. 7).

S. Freud considère que le clivage de la conscience n’est pas spécifique de l’hystérie et se retrouve dans d’autres types de névropsychoses comme dans les représentations de contrainte. Il continue ainsi de situer un ailleurs dans lequel les représentations désagréables ou inconciliables sont stockées et continuent d’agir sur la vie psychique sans que l’individu ait conscience de ce qui l’habite et l’agite encore.

 

Les substitutions et la transposition de l’affect : les représentations de contrainte

Dans Obsessions et phobies, S. Freud explique que lorsqu’une idée de naturelle sexuelle s’impose à une personne qui, bien que disposée à la névrose, n’a pas cette aptitude à la conversion, la représentation gênante est tenue à l’écart, comme dans le clivage hystérique, mais substituée pour qu’elle soit acceptée par la conscience. L’affect, de type angoisse, doute, remords, colère, qui y est lié est également « transposé » et vient se lier « par fausse connexion » à d’autres représentations non inconciliables : ce sont les représentations de contrainte.

« Le contenu de la représentation de contrainte est déformé d’une double façon […] premièrement en ceci que quelque chose d’actuel se trouve mis à la place de ce qui s’est passé, deuxièmement en ceci que le sexuel se voit substituer quelque chose d’analogue de non-sexuel » (p. 131).

 

L’accumulation d’une tension sexuelle physiologique : la névrose d’angoisse et les phobies

Dans Du bien fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que névrose d’angoisse, S. Freud décrit le tableau clinique de la névrose d’angoisse : susceptibilité générale aux stimuli, attente anxieuse, accès d’angoisse, sursaut d’effroi nocturne, vertige, étourdissement, etc.

Il y associe les phobies desquelles il différencie les phobies communes et les phobies d’occasion dont les conditions n’entraînent pas de peur chez la plupart des gens : « elles font partie de la névrose d’angoisse » (p. 27).

Dans Mécanisme des représentations de contrainte et des phobies, S. Freud remarque qu’il n’existe pas dans les phobies de substitution ou de représentations refoulées, c’est pourquoi ils les rapprochent de la névrose d’angoisse plus que des représentations de contrainte. En fait, il considère que la névrose d’angoisse et les phobies s’expliquent plutôt par l’accumulation d’une tension sexuelle physiologique (abstinence, impuissance, etc.).

 

Un mode de défense puissant : les psychoses hallucinatoires

Dans un autre cas, S. Freud identifie un mode de défense plus puissant encore. En effet, dans la psychose hallucinatoire, le moi se comporte comme si la représentation insupportable et l’affect qui s’y rattache n’avaient jamais existé. Il prend pour exemple la situation d’une femme qui hallucine l’homme qui l’a quittée en réalité (p. 15-16).

 

Le mécanisme de projection : la paranoïa chronique

Dans Nouvelles remarques sur les névropsychoses de défense, S. Freud évoque un cas de paranoïa chronique dans lequel les hallucinations « n’étaient rien d’autre que des morceaux provenant du contenu des expériences [sexuelles] vécues d’enfance refoulées, des symptômes du retour du refoulé » (p. 142). Le reproche initial vis-à-vis de ces expériences sexuelles « est refoulé sur une voie qu’on peut désigner comme projection, tandis qu’est érigé le symptôme de défense de la méfiance envers d’autres » (p. 145). Ici, le reproche est tellement inacceptable qu’il est projeté sur le monde extérieur.

S. Freud insiste finalement sur l’idée de névroses mixtes pour lesquelles des dysfonctionnements et insatisfactions sexuels actuels s’ajoutent à des causes plus anciennes (névrose d’angoisse comorbide à une hystérie par exemple) : « l’étiologie de la névrose actuelle est devenue l’étiologie adjuvante de la psychonévrose » (p. 234).

 

L’étiologie sexuelle des névropsychoses

Dans L’hérédité et l’étiologie des névroses, S. Freud remet en question la théorie de J.-M. Charcot, soutenue par Gilles de la Tourette, P. Janet et bien d’autres, selon laquelle l’hérédité nerveuse est « la seule cause vraie et indispensable, les autres influences étiologiques ne devant aspirer qu’au nom d’agents provocateurs » (p. 107).

En effet, il envisage plutôt trois niveaux pour expliquer l’étiologie des névroses : « les névroses sont surdéterminées, c’est-à-dire que dans leur étiologie, plusieurs facteurs agissent conjointement » (p. 70) :

  • L’hérédité comme condition de développement de la névrose notamment dans les cas graves : elle agit comme une prédisposition, un « fil multiplicateur dans le circuit électrique, qui exagère la déviation visible de l’aiguille, mais qui ne pourra pas en déterminer la direction » (p. 112).
  • Les agents banals, tels que les émotions morales, l’épuisement somatique, le surmenage intellectuel, etc., comme causes concurrentes ou accessoires.
  • Et enfin, et surtout, les désordres de la vie sexuelle adulte, ou l’importance de la vie passée, comme causes spécifiques de la névrose.

La sexualité avait déjà été envisagée par d’autres dans l’étiologie des névroses mais encore  jamais placée au centre : « l’étiologie des névroses réside dans la sexualité » (p. 61).

Dans l’hystérie, S. Freud considère que les symptômes sont liés à une  « expérience de passivité sexuelle avant la puberté » (p. 116), c’est-à-dire survenue aux alentours de 4-5 ans et ayant entraîné de l’effroi. La trace psychique de cette expérience ne se réveille qu’après-coup et prend sa valeur traumatique à l’âge adulte : « action posthume d’un trauma sexuel » (p. 118).

Dans la névrose d’obsessions, les symptômes sont liés à un événement sexuel précoce qui a été accompagné de plaisir. Les idées obsédantes sont finalement des « reproches que le sujet s’adresse à cause de cette jouissance anticipée, mais des reproches défigurés par un travail psychique inconscient de transformation et de substitution » (p. 119).

Ainsi, « le caractère des scènes infantiles, selon qu’elles sont vécues avec plaisir ou seulement passivement, a une influence déterminante sur le choix de la névrose ultérieure » (p. 180).

Freud précise dans une note : « [Ajout de 1924] Tout cela est exact, mais il faut songer que je ne m’étais pas encore libéré à cette époque de la surestimation de la réalité et de la sous-estimation de la fantaisie » (p. 163). Ainsi, il dira plus tard que ces expériences sexuelles vécues de façon traumatique sont plutôt liées aux fantasmes des patients sur leurs années d’enfance qu’à des abus réels précoces.

Dans Du bien fondé à séparer de la neurasthénie un complexe de symptômes déterminé, en tant que névrose d’angoisse, S. Freud explique que les névroses actuelles, comme la névrose d’angoisse, sont plutôt causées par l’accumulation d’une excitation somatique de nature sexuelle qui est tenue à l’écart du psychique. L’angoisse agit alors comme « une diversion psychique » (p. 50) par laquelle s’écoule la libido accumulée.

 

Le refoulement dans les processus psychiques normaux

 

Les oublis

Dans Sur le mécanisme psychique de l’oubliance, S. Freud nous montre comment il arrive à reconstruire la signification de l’oubli d’un nom. Il réalise, en remontant des chaînes associatives, que cet oubli était lié à des souvenirs portant sur la mort et la jouissance sexuelle donc gênants, désagréables et finalement refoulés.

 

Des souvenirs-couverture

D’après la littérature, notre plus lointain souvenir se situe entre deux et quatre ans. Il est généralement retenu car accompagné d’un affect puissant ou de conséquences significatives.

Chez les névrosés, les souvenirs lointains semblent souvent anodins au regard des événements qu’ils ont effectivement vécus : « La scène en question n’est peut-être qu’incomplètement conservée dans le souvenir ; c’est justement pourquoi elle parait insignifiante, c’est dans les constituants oubliés (selon Henri) / laissés de côté (selon Freud) que serait sans doute contenu tout ce qui a rendu l’impression digne d’être notée » (p. 259).

Dans ces souvenirs, il y a deux forces psychiques en jeu, l’une qui accorde assez d’importance à l’expérience pour qu’elle soit retenue et l’autre, de l’ordre de la résistance, qui n’accepte pas que le souvenir soit retenu exactement comme il a été vécu. Il y a donc un effet de compromis, un « refoulement avec remplacement par quelque chose de voisin » (p. 260) qui donne cet aspect anodin, insignifiant aux souvenirs : ce sont les souvenirs-couvertures.

 

Le traitement psychanalytique

Dans Sur l’étiologie de l’hystérie, S. Freud rappelle la genèse du traitement psychanalytique. Inspiré par les travaux de J. Breuer, il a envisagé un traitement des névroses par la parole : les symptômes hystériques sont les symboles mnésiques des expériences traumatiques et les événements actuels viennent réactiver par association ces expériences. La cure a donc pour objectif de remonter le fil associatif qui connecte les souvenirs entre eux pour parvenir à celui qui détient la force traumatique justifiant du déclenchement de la névrose.

« Me basant sur la méthode « cathartique » indiquée par J. Breuer, j’ai presque complètement élaboré dans les dernières années un procédé thérapeutique que j’appellerai « psychanalytique », auquel je dois de nombreux succès, tout en osant espérer accroître encore considérablement son efficacité » (p. 236).

S. Freud commence à se questionner sur l’efficacité de cette méthode : elle ne serait pas applicable dans le traitement psychique des enfants, des adultes présentant un déficit intellectuel, des personnes âgées étant donné l’ampleur du matériel accumulé qui serait trop long à remémorer ou dans les cas de crise aiguës.

Ainsi, à travers cet ouvrage, nous continuons de suivre les élaborations freudiennes qui révolutionnent le traitement des névroses en plaçant les expériences sexuelles au premier plan des explorations psychanalytiques.

Dr L. Mendes