Tome V des Œuvres Complètes de Freud : Psychopathologie de la vie quotidienne et autres textes sur le rêve (1901)

psychopathologieDans ce cinquième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud propose une synthèse de son travail sur l’interprétation du rêve. Il revient plus clairement sur les liens entre le rêve et les symptômes névrotiques. Puis, avec sa psychopathologie de la vie quotidienne, il montre comment les opérations manquées, apparaissant dénuées de sens, sont en fait interprétables. À partir de nombreux exemples, personnels, issus de sa clinique et empruntés à d’autres auteurs, il démontre que ces manifestations banales et quotidiennes sont liées à un refoulement, à une contre-volonté, ou à un conflit intérieur. Elles sont finalement des formations de compromis comme les rêves et les symptômes névrotiques.

 

Le rêve et ses liens avec les symptômes névrotiques

S. Freud rappelle que les rêves sont des accomplissements masqués de souhaits refoulés, le plus souvent de nature infantile et sexuelle.

Dans l’appareil psychique, il existe deux systèmes qui conservent les souvenirs, les pensées, les souhaits de façon plus ou moins consciente. Les souhaits refoulés sont, par définition, totalement inconscients. La censure veille à bien les tenir à distance de la conscience car ils sont à même de déclencher du déplaisir. À l’état de sommeil, cette censure se relâche, devient moins puissante : les souhaits refoulés subissent alors des déformations pour pouvoir se manifester en rêve sous une forme suffisamment acceptable.

S. Freud fait clairement le lien entre le rêve et les symptômes névrotiques : il s’agit, dans les deux cas, de formations de compromis entre un désir et une défense. Elles s’effectuent de la même façon par des processus de condensation et de déplacement. Ainsi, la technique de l’association libre est utilisée à la fois pour interpréter les rêves et pour supprimer les symptômes névrotiques.

 

La psychopathologie de la vie quotidienne

Pour étudier les opérations manquées survenant dans la vie quotidienne, S. Freud utilise également l’association libre. Il réalise que ces erreurs, à priori anodines, ont en fait un sens psychique. Elles viennent exprimer un matériel issu de l’inconscient. Ce matériel subit, comme dans les rêves et les symptômes névrotiques, des déformations (processus de déplacement et de condensation).

 

Les oublis de noms et de mots

S. Freud s’intéresse à l’oubli de noms propres, de mots d’une langue étrangère et d’une suite de mots. Le nom ou le mot oublié est bien souvent remplacé par un nom ou un mot substitutif qui est lié au premier par association. Cet oubli est motivé par un refoulement : la remémoration du nom ou du mot risquerait de réveiller une pensée désagréable refoulée, donc il est oublié. La pensée refoulée concerne soit directement le nom ou le mot oublié, soit un autre nom ou un autre mot qui est attaché à celui oublié par assonance ou homophonie.

Prenons l’exemple Signorelli (p. 80-84) : S. Freud remplace le nom du peintre SIGNORELLI par BOTTICELLI et BOLTRAFFIO. Il explique que cet oubli avec substitution a lieu durant un échange avec un étranger au cours d’un voyage pour Herzégovine. SIGNOR fait référence à HERR en allemand et à HERZÉGOVINE. Freud se rappelle avoir retenu, au cours de cet échange, l’idée de la résignation des Turcs face à la mort et de leur rapport à la jouissance sexuelle. BO renvoie à la BOSNIE et de nouveau aux Turcs. TRAFFIO lui rappelle un voyage à TRAFOI durant lequel il a appris le suicide d’un de ses patients qui souffrait d’un trouble sexuel incurable. Il a donc oublié SIGNORELLI pour ne pas avoir à se remémorer ce souvenir pénible associé à la mort et à la sexualité. L’oubli est donc lié à un processus de répression, de refoulement.

 

Les souvenirs-couverture

Les souvenirs-couverture sont des souvenirs d’enfance indifférents. En fait, ils sont des substituts d’autres impressions réellement significatives (processus de déplacement). Ces impressions ne peuvent pas être directement remémorées car une résistance empêche leur accès à la conscience.

Prenons l’exemple de l’alphabet (p. 130-131) : Un homme se souvient d’une scène de ses 5 ans. Sa tante lui apprend l’alphabet et il veut savoir comment différencier le m du n. La tante lui fait remarquer que le m a tout une partie de plus que le n. Ce souvenir représente en fait symboliquement son désir de savoir la différence entre garçon et fille.

S. Freud envisage ici l’influence de la vie d’enfance sur le développement de l’adulte : « Nous oublions de quelles éminentes réalisations intellectuelles, de quelles motions de sentiment tellement compliquées est capable un enfant de quatre ans, et nous devrions franchement nous étonner que la mémoire des années ultérieures ait en règle générale conservé si peu de choses de ces processus animiques, d’autant que nous avons toute raison de faire l’hypothèse que ces réalisations d’enfance oubliées n’ont certes pas glissé sans laisser de traces sur l’évolution de la personne, mais ont exercé une influence déterminante pour toutes les années ultérieures » (p. 128). Il pense que ces oublis d’enfance sont à la base de la formation des symptômes névrotiques survenant à l’âge adulte.

 

Les méprises de parole

Les méprises de parole peuvent être liées à une pensée qui est volontairement retenue, à une contradiction intérieure ou encore à la présence de pensées extérieures qui entretiennent des relations cachées avec le contenu du discours.

Prenons l’exemple des 12 doigts (p. 186-190) : Une femme dit à sa fille qu’elle a douze doigts. Cette erreur est liée à la date d’anniversaire d’un oncle qu’elle souhaitait voir mourir pour récupérer une partie de son argent. L’erreur lui rappelle aussi que, dans la famille de son mari, les pieds comptaient six doigts, ce qui représente une anormalité. Douze représente donc aussi ses deux enfants anormaux envers lesquels elle a des souhaits de mort.

S. Freud utilise les méprises de parole pour faire avancer les cures : « Dans le procédé thérapeutique dont je me sers pour résoudre et éliminer les symptômes névrotiques, la tâche très fréquemment assignée est de détecter dans les discours et les idées incidentes du patient, avancés comme par hasard, un contenu de pensée que ce patient s’efforce de dissimuler mais sans pouvoir faire autrement que le trahir de maintes façons non intentionnellement » (p. 162).

 

Les méprises de lecture et d’écriture

Les méprises de lecture sont le plus souvent liées à la disponibilité du lecteur qui introduit ses préoccupations dans le texte qu’il est en train de lire. Il arrive que la lecture éveille les défenses du lecteur : la méprise permet alors de mettre à l’écart la pensée désagréable suscitée par cette lecture.

Prenons l’exemple de la mort du Dr W. M. (p. 195) : S. Freud lit dans une lettre que la femme du Dr W. M. est décédée alors qu’il s’agit du Dr W. M. lui-même. Il explique cette méprise par le fait que la mort du Dr W. M. a éveillé inconsciemment en lui des préoccupations au sujet d’un proche dont une des conditions de la maladie était commune à celle du Dr W. M. Grâce à cette méprise, ses préoccupations restent donc inconscientes.

Les méprises d’écriture sont liées à des pensées extérieures qui cherchent à s’exprimer dans l’écrit. Ces pensées sont liées directement ou par association à ce qui est en train d’être écrit.

Prenons l’exemple Mauretania (p. 207-208) : Un homme souhaite se réconcilier avec la femme qu’il vient de quitter. Il lui propose un voyage sur le bateau Mauretania mais écrit d’abord Lusitania. Lusitania fait référence à un paquebot britannique qui avait coulé pendant la guerre et à la mort de sa belle-sœur (Mauretania est le bateau-jumeau du Lusitania).

 

Les oublis d’impressions et de résolutions 

Les oublis d’impressions (expériences vécues) et de résolutions (omission d’une action programmée) sont fondés sur un motif de déplaisir.

Les oublis d’impressions montrent qu’il existe une « résistance qui s’oppose au souvenir d’impressions pénibles et à la représentation de pensées pénibles » (p. 235-236).

Prenons l’exemple de l’oubli d’un livre (p. 231) : Un homme est pressé par sa femme pour aller à un rendez-vous qui ne l’intéresse pas. Il perd le soir même la clé de la malle dans laquelle se trouvent ses habits. Le rendez-vous est donc annulé. En fait, il avait laissé la clé à l’intérieur de la malle dans une intention inconsciente de décliner l’invitation.

Les oublis de résolutions sont liés à une contre-volonté vis-à-vis de l’action.

Prenons l’exemple de l’oubli d’aller visiter certains patients (p. 246) : S. Freud remarque qu’il oubliait les visites de certains patients, mais pas n’importe lesquels, précisément ceux qu’ils soignaient gratuitement.

Le processus de déplacement peut être à l’œuvre dans les oublis d’impression ou de résolution : une impression ou une action est oubliée parce qu’elle est liée indirectement mais par association à des pensées désagréables.

Prenons l’exemple du papier buvard (p. 248) : S. Freud oublie quatre jours de suite d’acheter du papier buvard. L’orthographe de ce mot lui rappelle W. Fliess pour qui il a une pensée torturante : « De cette pensée je ne puis me défaire, mais le penchant à la défense se manifeste en se transférant grâce à la similitude des mots sur ce projet indifférent et par là même peu résistant » (p. 248).

 

Les méprises du geste

Les méprises de geste sont liées à des intentions inavouées, à une contradiction interne. La détermination symbolique est bien souvent utilisée pour expliquer ces méprises.

Prenons l’exemple des clés pendant les visites aux patients (p. 252) : S. Freud utilisait parfois les clés de chez lui pour entrer chez certains de ses patients. Il remarque que ça n’arrivait que pour les patients qu’il avait en affection. Cette méprise revient à dire « ici, je suis comme à la maison ».

S. Freud évoque aussi les cas d’auto-endommagement par lesquels un accident grave peut s’expliquer par une intention inconsciente de se faire du mal voire de mourir.

 

Les actions symptomatiques et fortuites

Les actions symptomatiques et fortuites jouent le rôle de symptômes. Elles sont une « formation de compromis entre des motions de sentiment antagonistes » (p. 330).

Exemple de la perte d’un anneau (p. 297) : Un homme reçoit un anneau de la femme qu’il aime. Il fait tomber cet anneau dans une boite aux lettres au moment où il envoie une lettre d’adieu à une de ses anciennes bien-aimées : « En même temps s’éveilla en lui pour cette femme une désirance qui entra en conflit avec son penchant pour son actuel objet d’amour » (p. 297).

 

Les erreurs

Les erreurs sont bien souvent liées à un refoulement.

Prenons l’exemple d’une erreur de prénom (p. 318) : Un père va déclarer sa seconde fille à l’état civil. Au moment de donner son prénom, il l’appelle comme sa première fille. Cette erreur exprime la pensée refoulée selon laquelle sa deuxième fille était moins attendue que la première.

 

Le déterminisme psychique

Les petits troubles de la vie quotidienne sont donc toujours déterminés par des motifs inconscients. L’inconscient cherche à se manifester par tous les moyens possibles. Les opérations manquées peuvent aussi se combiner pour réussir à exprimer les pensées réprimées.

Même les nombres que nous appelons à la conscience, les impressions de « déjà vu » ou de « déjà raconté » ont un sens inconscient.

Prenons l’exemple de l’impression de « déjà vu » d’une maison (p. 362-363) : Une femme a le sentiment d’être déjà entrée dans une maison. En fait, elle visitait des amies qui avaient un frère malade. Son propre frère avait été malade quelques mois auparavant. Elle s’était probablement attendue à ce qu’il meurt, pensée qu’elle avait refoulée. Au lieu de se remémorer cette pensée refoulée, elle transféra son sentiment de remémoration et de reconnaissance sur la maison : « Le fait du refoulement nous permet alors de conclure ceci : qu’elle se soit alors attendue à ce que son frère meure n’avait pas été loin d’avoir le caractère d’une fantaisie de souhait » (p. 363).

Le matériel refoulé est donc maintenu à distance par des forces qui évitent le déplaisir causé par des sentiments ou des impulsions hostiles, jaloux, égoïstes. Mais, d’autres forces agissant à l’inverse, les motions refoulées s’imposent régulièrement par la voie des opérations manquées : « Mais le caractère commun des cas les plus légers comme des plus graves, caractère dont participent aussi les actions manquées et fortuites, réside dans la possibilité de faire remonter les phénomènes à du matériel psychique imparfaitement réprimé, qui, poussé à l’écart de la conscience, n’a cependant pas été dépouillé de toute capacité de se manifester » (p. 376).

Pour conclure, les opérations manquées apparaissent anodines de prime abord, mais ont en fait un sens psychique. Elles utilisent, comme dans les rêves et les symptômes névrotiques, les processus de déplacement et de condensation pour exprimer une pensée refoulée, une contre-volonté, un conflit intérieur. L’inconscient arrive finalement toujours à s’exprimer, et ce même chez les biens portants au moyen des opérations manquées de la vie quotidienne et des rêves : « nous sommes tous un peu « nerveux » (p. 375).

Dr L. Mendes