Tome XII des Œuvres Complètes de Freud : Pour introduire le narcissisme et autres textes (1913-1914)

regler-probleme-de-couple-parisDans ce douzième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud poursuit sa théorie psychanalytique, avec notamment l’introduction du concept de narcissisme. Il propose d’autres écrits techniques sur l’engagement dans le traitement, l’amour de transfert ou encore les répétitions dans la cure. Il continue de communiquer sur la psychanalyse en l’étendant à de nouveaux domaines d’application. Il retrace enfin l’histoire de ce mouvement, des alliances et des dissidences entre psychanalystes pour affirmer ce qu’est fondamentalement la psychanalyse.

 

Les avancées dans la théorie psychanalytique

 

La disposition à la névrose de contrainte

Dans cet article, S. Freud revient sur le problème du choix de la névrose. La névrose se développe à partir de l’association de causes constitutionnelles, qui conditionnent le choix de la névrose, et de causes accidentelles, qui la précipitent. Dans la névrose, il y aurait un point de fixation, une régression qui fige la libido à un stade antérieur du développement psychosexuel.

L’hystérie apparaît dès la première enfance, la névrose de contrainte durant la deuxième période de l’enfance (6-8 ans) et la paranoïa et la démence précoce, que Freud préfère appeler paraphrénies, après la puberté ou à l’âge de maturité. Dans les paraphrénies, les inhibitions de développement sont précoces, c’est-à-dire antérieures à l’instauration du choix d’objet.

S. Freud réfute son hypothèse selon laquelle l’hystérie et la névrose de contrainte sont respectivement liées à une expérience sexuelle vécue de façon passive ou active durant la vie infantile. Il élabore plutôt des stades dans le développement psychosexuel qui, s’il survient une régression à l’un de ces stades, sont à risque de déclencher une névrose :

  • Le stade de l’auto-érotisme dans lequel les pulsions partielles recherchent chacune indépendamment des autres du plaisir à partir du corps propre ;
  • Le stade du narcissisme dans lequel le choix d’objet s’instaure mais coïncide encore avec le moi propre ;
  • Le stade sadique-anal dans lequel les pulsions partielles se regroupent autour d’un choix d’objet mais le primat des zones génitales n’est pas encore établi. L’opposition entre les tendances à but actif et à but passif s’inscrira plus tard dans l’opposition des sexes.
  • Le stade génital dans lequel les pulsions partielles se regroupent en vue du choix d’objet et sous le primat des organes génitaux, dans le but de la reproduction.

La névrose de contrainte serait donc liée à une fixation libidinale au stade sadique-anal ; la pulsion d’emprise associée au sadisme (courant actif) étant alors sublimée en une pulsion de savoir qui expliquerait les doutes permanents dans la névrose de contrainte. Par ailleurs, une prédisposition à l’homosexualité pourrait s’expliquer par une fixation de la libido au courant passif de ce stade (masochisme).

Finalement, S. Freud explique que la personnalité se constitue à partir de ces stades de développement. Mais, ce qui distingue la personnalité dite normale de la névrose, c’est qu’il n’y a pas de refoulement ou que le refoulement n’échoue pas ou encore que les pulsions sont transformées en formations réactionnelles ou sublimées.

 

Pour introduire le narcissisme

Dans cet article complexe, S. Freud développe plus précisément le concept de narcissisme.

Dans la paraphrénie, le tableau clinique est dominé par un délire des grandeurs et un intérêt détourné des objets du monde extérieur. Dans l’hystérie et la névrose de contrainte, le rapport à la réalité est aussi altéré mais une relation avec les objets du monde extérieur est maintenue fantasmatiquement. Dans la paraphrénie, ce n’est que secondairement, et dans une tentative de guérison, que la libido peut être ramenée à des objets dans les fantaisies.

S. Freud distingue le narcissisme primaire, qui renvoie à un état précoce où l’enfant investit toute sa libido sur lui-même, du narcissisme secondaire, qui indique un retournement sur le moi de la libido retirée de ses investissements objectaux. La paraphrénie serait donc liée à ce narcissisme secondaire.

S. Freud envisage également une libido du moi et une libido d’objet qui s’influencent mutuellement : « Nous voyons également, en gros, une opposition entre la libido du moi et la libido d’objet. Plus l’une consomme, plus l’autre s’appauvrit » (p. 220). Par exemple, l’hypocondrie proviendrait de la libido du moi et la maladie organique entraînerait un désinvestissement des objets et un retour sur le moi.

S. Freud développe ensuite sa conception du choix d’objet amoureux à partir de sa théorie de la libido. Il rappelle que les premières satisfactions sexuelles de l’enfant sont auto-érotiques et s’étayent sur la satisfaction des pulsions du moi (autoconservation). Le premier objet d’amour est donc la mère (ou son substitut) car elle se charge de l’alimentation, des soins et de la protection de son enfant. Dans le type de choix d’objet par étayage, l’objet d’amour est choisi à partir de ce prototype infantile. Dans le type de choix d’objet narcissique, que l’on retrouve chez les pervers, l’objet d’amour n’est pas choisi selon le modèle de la mère mais s’effectue sur celui de sa propre personne.

À partir de cela, S. Freud étudie le rapport au type de choix d’objet selon le type masculin ou féminin. Dans le type masculin, l’objet d’amour est recherché par étayage, c’est-à-dire que le narcissisme primaire de l’enfant est transféré sur l’objet sexuel. Dans le type féminin, avec la puberté, la femme se tourne vers elle-même et a besoin d’être aimée, plus que d’aimer. La naissance d’un enfant peut la mener au plein objet d’amour : « Dans l’enfant qu’elles mettent au monde, c’est une partie de leur propre corps qui se présente à elles comme un objet étranger, auquel elles peuvent maintenant, en partant du narcissisme, vouer le plein objet d’amour » (p. 233).

Ainsi, les personnes qui aiment selon le type narcissique aiment ce qu’elles sont elles-mêmes, ce qu’elles ont été, ce qu’elles aimeraient être et la personne qui a été une partie du propre soi, tandis que les personnes qui aiment selon le type par étayage aiment selon le modèle du premier objet d’amour qui les a nourries et protégées (mère, père, personnes substitutives).

S. Freud poursuit en envisageant la formation d’un idéal, qu’il appelle idéal du moi ou moi-idéal, qui serait lié au narcissisme primaire et se mesurerait au moi actuel. Il existerait ainsi une instance psychique, représentant la critique des parents et de la société, qui veillerait à la satisfaction narcissique provenant de cet idéal du moi. Le refoulement et la censure dans le rêve serait causés par cet idéal.

Finalement, le sentiment de soi se constituerait à partir du reste du narcissisme enfantin, de l’accomplissement de l’idéal du moi et de la satisfaction de la libido d’objet. Ce sont les qualités manquantes au moi, pour accomplir son idéal, qui sont aimées en l’autre. Dans le cadre de la cure, ces qualités sont attribuées et aimées en la personne du médecin.

 

Sur la psychologie du lycéen

Dans cet article, S. Freud revient sur sa compréhension du choix d’objet à l’adolescence. Celui-ci représente les « imagines » des premiers objets d’amour (parents, frères et sœurs). Il hérite de l’ambivalence de sentiment (amour/haine), associée à ces premiers objets et issue du complexe d’Œdipe.

 

Poursuite des écrits techniques

Dans Sur l’engagement du traitement, S. Freud présente et justifie le cadre de la cure psychanalytique. Il explique qu’il propose des entretiens préliminaires pour vérifier l’indication d’une psychanalyse (hystérie et névrose de contrainte). Il reçoit les patients à raison de 6 séances par semaine, toujours à la même heure. Il réduit à 3 séances hebdomadaires dans les cas légers ou lorsque le traitement progresse. Il dit aux patients qu’il ne peut pas déterminer à l’avance la durée du traitement, celle-ci dépendant du rythme de chacun. En tout cas, il nous dit : « Pour le dire plus directement, il s’agit toujours en psychanalyse de périodes longues, demi-années ou années entières, plus longues que celles auxquelles le malade s’attend » (p. 170). Concernant le prix des séances, il demande à ce qu’elles soient réglées à intervalles réguliers et refuse les traitements sans honoraire pour éviter une complication au niveau du transfert. Il demande le règlement des séances manquées pour avoir moins d’annulation et plus d’engagement. Le dispositif fauteuil-divan permet de ne pas influencer les patients par nos mimiques et de bien isoler le transfert. S. Freud explicite la règle fondamentale de la psychanalyse : « Encore une chose avant que vous ne commenciez. Votre récit doit pourtant sur un point se différencier d’une conversation habituelle. Alors que d’ordinaire vous essayez à bon droit de maintenir dans votre présentation le fil de la cohérence et que vous écartez toutes les idées incidentes et pensées adventices perturbantes pour ne pas, comme on dit, discourir à perte de vue, vous devez ici procéder autrement. Vous observerez que pendant votre récit vous viendront diverses pensées que vous aimeriez repousser en recourant à certaines objections critiques. Vous serez tenté de vous dire : Telle ou telle chose ne relève pas ici du sujet, ou bien elle est dénuée de toute importance, ou bien elle est dénuée de sens, et on n’a donc pas besoin de la dire. Ne cédez jamais à cette critique et dites la chose malgré tout, cela précisément parce que vous éprouvez une aversion à le faire. La raison de cette prescription – à vrai dire la seule que vous devriez suivre -, c’est plus tard que vous l’apprendrez et saurez la comprendre » (p. 175-176). Aussi, il demande aux patients de communiquer les noms des personnes dont ils parlent pour ne pas que les récits soient trop flous. Il insiste pour qu’ils ne préparent pas à l’avance leur récit, ce qui est le signe d’une résistance. En fait, le travail du psychanalyste est d’abord de faire naître et de nourrir le transfert afin que s’instaure un attachement entre sa personne et l’une des imagine des premiers objets d’amour du patient. Le transfert permettra plus tard de proposer des interprétations qui seront mieux considérées par le patient.

Dans Remémoration, répétition, perlaboration, S. Freud explique que les patients se remémorent le matériel refoulé en l’agissant dans la cure. Le travail du psychanalyste est de ramener ce qu’ils vivent dans le transfert comme quelque chose de réel et d’actuel à leur passé : « Lorsque le patient fait preuve de suffisamment de prévenance pour respecter les conditions d’existence du traitement, nous réussissons régulièrement à donner à tous les symptômes de la maladie une nouvelle signification transférentielle et à remplacer sa névrose ordinaire par une névrose de transfert dont il peut être guéri par le travail thérapeutique. Le transfert crée ainsi un royaume intermédiaire entre la maladie et la vie, à travers lequel s’effectue le passage de la première à la seconde » (p. 194).

Dans Remarques sur l’amour de transfert, S. Freud évoque le cas de patientes qui tombent amoureuses de leur médecin. Cet amour de transfert est précipité par la situation analytique et agit à la fois comme une résistance et une répétition : « On maintient le transfert d’amour, mais on le traite comme quelque chose de non réel, comme une situation par laquelle il faut passer dans la cure, qu’il faut ramener à ses origines inconscientes, et qui aidera forcément ce qui est le plus caché dans la vie amoureuse de la malade à accéder à la conscience et, par-là, à être maîtrisé » (p. 206). La cure doit être pratiquée dans l’abstinence, c’est-à-dire que le psychanalyste doit laisser demeurer besoin et désirance chez le patient car ce sont des forces qui poussent vers le travail et le changement.

Dans De la fausse reconnaissance (« déjà raconté ») pendant le travail psychanalytique, S. Freud étudie les impressions des patients d’avoir déjà raconté quelque chose en séance. En fait, ils ont eu l’intention à un moment donné de faire une communication mais, retenus par la résistance, ne l’ont pas réalisée. La confusion entre l’intention et la réalisation de la communication explique donc ce phénomène de fausse reconnaissance.

 

Les communications sur la psychanalyse

Dans Contribution à l’histoire du mouvement psychanalytique, S. Freud revient sur la naissance de la psychanalyse et les conflits qui l’ont opposé à ses disciples. Il rappelle que la psychanalyse est née d’un désaccord avec J. Breuer : celui-ci proposait une hypothèse physiologique pour expliquer le clivage de la conscience dans l’hystérie alors que S. Freud envisageait des mécanismes psychiques inconscients. S. Freud élabore ensuite une théorie du refoulement et de la sexualité infantile ainsi qu’une méthode d’interprétation des rêves pour savoir sur l’inconscient. Il raconte comment la psychanalyse a été violemment rejetée par la communauté scientifique et comment quelques psychanalystes se sont malgré tout réunis à partir de 1902 au sein de la Société psychologique du mercredi puis de la Société psychanalytique de Vienne. Cette société réunissait entre autre S. Freud, W. Stekel, A. Adler, C.-G. Jung et O. Rank. La psychanalyse s’est peu à peu diffusée dans le monde à travers les conférences et les revues psychanalytiques. Elle s’est étendue également à d’autres domaines comme l’art, la mythologie, la religion, la psychologie des peuples. L’Association psychanalytique internationale, sous la présidence de C.-G. Jung, a été fondée en 1910. Néanmoins, S. Freud regrette que certains psychanalystes, comme A. Adler puis C.-G. Jung, se soient eux-mêmes détournés des fondamentaux de la psychanalyse, c’est-à-dire de l’inconscient, de la théorie des pulsions et du travail sur le transfert et les résistances.

Dans Le Moïse de Michel-Ange, S. Freud s’essaye à l’analyse d’une œuvre d’art. Il rapporte comment plusieurs auteurs ont interprété cette sculpture dans le sens d’un Moïse, furieux, prêt à bondir et à se venger de son peuple dansant autour d’une idole. S. Freud comprend plutôt que la sculpture illustre les restes d’un mouvement qui s’est déjà déroulé : Moïse allait bondir mais s’est finalement ravisé.

Pour conclure, S. Freud avance dans sa métapsychologie en introduisant le narcissisme et l’idéal du moi. Il nous apporte de nouvelles indications techniques pour conduire les cures et manier le transfert. Plusieurs articles nous montrent comment la psychanalyse se diffuse dans le monde, grâce à la conviction de quelques personnes, et malgré les résistances massives, liées au facteur sexuel dans les névroses, qu’elle entraîne dans la communauté scientifique.

Dr L. Mendes