Tome IX des Œuvres Complètes de Freud : Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans et remarques sur un cas de névrose de contrainte (1908-1909)

soigner-son-angoisseDans ce neuvième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF), nous découvrons deux cas cliniques, l’un concerne la phobie d’un enfant et vient illustrer ce que S. Freud avait déjà théorisé sur les théories sexuelles infantiles, l’autre concerne la névrose de contrainte d’un adulte et prolonge la théorie sur cette névrose qu’il avait commencé plus tôt à élaborer.

 

Analyse de la phobie d’un garçon de cinq ans

Le premier cas clinique concerne le traitement de la phobie du petit Hans, Herbert Graf, âgé de 5 ans, assuré par le père, conseillé à distance par S. Freud.

L’introduction met en évidence l’intérêt du petit Hans pour la chose sexuelle, en fonction de son avancée en âge. Par exemple, à 3 ans, il demande à sa mère : « Maman, est-ce que tu as aussi un fait-wiwi ? » (p. 6). À la naissance de sa sœur, lorsqu’il a 3 ans et demi, il remarque qu’elle n’a pas de fait-wiwi mais pense qu’il va pousser en grandissant. À 3 ans et 9 mois, il identifie le caractère essentiel pour différencier le vivant du non-vivant : « Un chien et un cheval ont un fait-wiwi ; une table et un fauteuil n’en ont pas » (p. 8). Il dit aussi à sa mère : « Non, je pensais que, parce que tu es si grande, tu as un fait-wiwi comme un cheval » (p. 8). À 4 ans et demi, il reconnait pour la première fois la différence entre l’organe génital masculin et féminin. S. Freud identifie par ailleurs les traits auto-érotiques de sa vie sexuelle et les relations amoureuses qu’il entretient avec d’autres enfants ; sa sexualité est donc tournée aussi vers des objets. D’ailleurs, à partir de l’âge de 4 ans, il tente de séduire sa mère (p. 16 et p. 20). Nous retrouvons dans cette introduction les repères posés par Freud dans les Trois essais sur la théorie sexuelle et Des théories sexuelles infantiles (sexualité infantile, auto-érotisme, prédisposition perverse polymorphe, trait d’homosexualité, curiosité sexuelle, attribution d’un pénis à tous les êtres humains).

S. Freud présente ensuite l’histoire de la maladie du petit Hans et en propose une analyse en s’appuyant sur le discours du patient à propos de ses phobies.

L’angoisse du petit Hans est au départ sans objet. Il est angoissé dans la rue, ce qui lui permet d’être accompagné par sa mère dans ses déplacements (bénéfice de la maladie). Puis, son angoisse prend de plus en plus nettement le cheval pour objet. Elle se prolonge, au moment où il voit un cheval tomber à la renverse, par la peur qu’un cheval le morde dans la rue.

Le cheval représente à la fois un grand pénis (insatisfaction par rapport à la taille de son pénis), la mère (comparaison du fait-wiwi de la mère à celui d’un cheval) et le père (chose noire autour de la bouche et des yeux du cheval = moustache et lunettes du père). La peur du petit Hans devant un cheval tombant à la renverse peut s’interpréter de la façon suivante : le cheval (le père) va le mordre à cause de son souhait qu’il (le père) tombe à la renverse (meurt). Le petit Hans lutte ainsi entre l’amour et l’hostilité pour son père car celui-ci l’empêche de conquérir la mère ; le souhait hostile pour le père et la désirance érotique pour la mère étant tout deux réprimés.

La phobie évolue ensuite vers la peur des voitures lourdement chargées (wegen dem Pferd = à cause du cheval => wägen = voiture). Ces voitures représentent symboliquement la grossesse. Par extension, la peur du cheval lourdement chargé et tombant à la renverse représente aussi l’accouchement. Le thème de la petite sœur apparaît alors et laisse transparaitre le désir de mort du petit Hans envers sa sœur. Celle-ci l’a en effet contraint à se séparer davantage de sa mère et a réactivé en même temps le plaisir ressenti au moment des soins corporels attribués par la mère quand il était bébé.

Les fantasmes du petit Hans témoignent du désir sadique pour la mère (« plaisir-désir de battre petite maman », p. 114) et de la pensée de vengeance envers le père (fantaisie de taquiner et de battre les chevaux = tuer le père) : « Puis il confesse le souhait d’éliminer le père et la raison de ce souhait – c’est que le père trouble son intimité avec la mère – avec une franchise à laquelle il n’était pas encore parvenu jusque-là » (p. 114).

À la fin du traitement, le petit Hans imagine prendre la place de son père, en donnant à son père le titre de grand-père et en l’imaginant marié à son tour avec sa propre mère.

Ainsi, le traitement du petit Hans a consisté à lui faire prendre conscience de ses motions de souhaits inconscients, à savoir les impulsions hostiles envers le père et les impulsions tendres et sadiques envers la mère (conception sadique du coït). En effet, c’est le refoulement de ces souhaits qui avait fait apparaître la phobie chez l’enfant.

 

Remarques sur un cas de névrose de contrainte

Le second cas clinique concerne le traitement de l’Homme aux rats, Ernst Lanzer, âgé de 29 ans.

Celui-ci souffre de représentations de contrainte (peur qu’il arrive quelque chose à son père et à sa bien-aimée) et d’impulsions de contrainte (commandements, interdits).

Enfant, sa sexualité a été précocement éveillée (érections, séduction des gouvernantes). La maladie a débuté par le souhait de contrainte de voir des filles nues et par le sentiment que quelque chose allait arriver s’il continuait à avoir cette idée sexuelle (notamment, que son père meurt alors qu’il était déjà mort 9 ans auparavant). Il a alors commencé à faire toutes sortes de choses pour empêcher le malheur (mesures de protection).

L’Homme aux rats consulte S. Freud suite à son exercice militaire. Durant son exercice militaire, un officier lui avait raconté une punition : un homme est attaché et on fait entrer des rats dans son anus. Le patient a alors imaginé que cette punition pourrait être infligée à son père et à sa bien-aimée. Pour éviter que cette fantaisie ne se réalise, il s’était fixé comme commandement de rendre au lieutenant A. une somme d’argent qu’il devait.

Par ailleurs, l’Homme aux rats conservait un sentiment de culpabilité par rapport à la mort de son père, il se vivait comme responsable et criminel : « l’affect est justifié, la conscience de culpabilité n’a plus à être critiquée, mais elle appartient à un autre contenu, qui n’est pas connu (inconscient), et qui doit d’abord être cherché » (p. 153). Cette culpabilité est associée plutôt à des souhaits infantiles de mort envers le père. Par exemple, à l’âge de 12 ans, il avait pensé qu’une fille serait plus aimante s’il lui arrivait un malheur, tel que la mort de son père. À 20 ans, il avait pensé qu’il deviendrait assez riche pour épouser une femme si son père mourrait. À 22 ans, la veille du décès de son père, il avait pensé qu’il serait plus douloureux de perdre sa bien-aimée que son père. Ce sont ses pensées de mort anciennes et refoulées qui expliquent la culpabilité actuelle de l’Homme aux rats vis-à-vis de la mort de son père.

S, Freud analyse plusieurs actions de contrainte que s’impose l’Homme aux Rats. Il nous montre comment elles sont issues d’un combat amour/haine : « Chez notre amoureux fait rage un combat entre amour et haine qui s’adressent à la même personne, et ce combat est plastiquement présenté dans cette action marquée de contrainte, par ailleurs symboliquement significative : enlever la pierre du chemin sur lequel elle doit passer et ensuite redéfaire cet acte d’amour, remettre la pierre où elle était, afin que la voiture de la dame vienne s’y échouer et qu’elle-même en subisse un dommage » (p. 165).

L’Homme aux rats a en effet des doutes quant à l’amour de la dame. Ces doutes étaient présents depuis 10 ans, moment où elle avait refusé sa demande en mariage. S. Freud comprend qu’ils sont surtout liés à un conflit psychique par identification au père : « devait-il rester fidèle à sa bien-aimée pauvre ou marcher sur les traces du père et prendre pour épouse la belle jeune fille, riche et distinguée, qui lui était destinée ? Et ce conflit, qui était à vrai dire un conflit entre son amour et la volonté paternelle continuant à agir, il le résolut en tombant malade ; plus exactement : en tombant malade, il se déroba à la tâche de le résoudre dans la réalité » (p. 171-172). Il tombe ainsi malade à l’âge de 24 ans lorsqu’il a la tentation d’épouser une autre jeune femme que celle qui était depuis longtemps sa bien-aimée. La maladie se développe donc à partir d’un conflit entre l’influence du père et l’amour pour la dame, à partir d’un choix conflictuel entre le père et l’objet sexuel, tel qu’il avait déjà existé dans la prime enfance.

Aussi, la punition aux rats a eu un retentissement particulier pour le patient car le complexe-rat est venu s’associer symboliquement au complexe paternel. En effet, le père avait un jour perdu aux cartes (rat de jeu = joueur invétéré, flambeur) et avait conservé une dette. Le complexe-rat symbolise l’érotisme anal, l’argent et le membre sexué. Le récit de la punition aux rats a réveillé toutes les pulsions prématurément réprimées de cruauté égoïste et sexuelle. Pour se punir de ces pulsions, l’Homme aux rats s’est imposé un serment impossible à accomplir : rendre l’argent au lieutenant A. alors qu’il sait qu’il doit cet argent à une autre personne.

Sur le plan théorique, ce cas clinique nous apprend que les souvenirs significatifs pour le développement de la névrose de contrainte sont conservés dans la mémoire. Il s’agit donc d’un refoulement différent que dans l’hystérie : « Le refoulement s’est ici servi d’un autre mécanisme, à vrai dire plus simple ; au lieu d’oublier le trauma, il lui a retiré l’investissement d’affect, si bien qu’il reste dans la conscience un contenu de représentation indifférent considéré comme non essentiel » (p. 169).

Par ailleurs, dans la névrose de contrainte, la personne attribue une toute-puissance à ses pensées, ses sentiments, ses souhaits, que S. Freud rapproche de l’ancien délire de grandeur des enfants. Ainsi, elle surestime l’effet de ses sentiments hostiles dans le monde extérieur et est à l’affût de la mort des personnes importantes pour elle.

À travers ce cas clinique, S. Freud nous montre aussi qu’amour et haine pour un même objet coexistent de façon durable dans la vie psychique, comme il semblait déjà l’approcher avec le cas du petit Hans (amour/hostilité pour le père).

« Nous savons déjà que l’état amoureux, à ses débuts, est fréquemment perçu comme haine, que l’amour auquel la satisfaction est refusée se transpose aisément pour une part en haine, et nous voyons chez les poètes que, dans les stades tempétueux de l’état amoureux, les deux sentiments opposés peuvent coexister un certain temps, comme dans une joute. Mais une coexistence chronique de l’amour et de la haine à l’égard de la même personne, les deux sentiments avec une extrême intensité, cela nous plonge dans l’étonnement. Nous nous serions attendu à ce que le grand amour eût surmonté depuis longtemps la haine ou qu’il eût été absorbé par elle. Effectivement, une telle persistance des opposés n’est possible que dans des conditions psychologiques particulières et avec le concours à l’état inconscient. L’amour n’a pas pu éteindre la haine, mais n’a pu que la pousser dans l’inconscient et, dans l’inconscient, elle peut, protégée d’une suppression par l’action de la conscience, se conserver et même croître. D’habitude, dans ces circonstances, l’amour conscient s’amplifie habituellement par réaction, jusqu’à une intensité particulièrement grande, afin d’être à la hauteur du travail qui lui est constamment imposé : contenir dans le refoulement sa contrepartie. Une séparation des deux opposés survenue très précocement dans les années préhistoriques de l’enfance, avec refoulement de l’un des éléments, habituellement la haine, paraît être la condition de cette déconcertante constellation de la vie amoureuse » (p. 205-206).

Ainsi, dans la névrose de contrainte, il y a un besoin d’incertitude, de doute qui renvoie à l’impossibilité à résoudre ce conflit amour/haine. Ce doute névrotique se déplace sur des choses futiles de la vie quotidienne. La contrainte apparaît alors comme une tentative pour compenser le doute.

Par conclure, l’analyse pas à pas de ces deux névroses, l’une phobique chez un enfant et l’autre obsessionnelle chez un adulte, vient illustrer et étayer la théorie psychanalytique : sexualité infantile, poids du sexuel dans l’émergence d’une névrose, ambivalence amour/haine s’exprimant par les symptômes névrotiques.

Dr L. Mendes