Tome XIII des Œuvres Complètes de Freud : Métapsychologie et autres textes (1914-1915)

aider-mon-enfantCe treizième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF) est très dense. Il regroupe plusieurs articles complexes, notamment le cas clinique de l’Homme aux loups et le recueil sur la métapsychologie. S. Freud poursuit sa théorie sur la névrose de contrainte en envisageant, dans cette névrose, une régression libidinale au stade sadique-anal (sadisme/masochisme). Il prolonge également son travail sur les pulsions, amorcé dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, en envisageant plus spécifiquement les destins des pulsions. Et, à partir du mécanisme de refoulement et de l’interprétation des rêves, il approfondit sa première topique Inconscient/Préconscient/Conscient, initiée déjà dans l’Interprétation du rêve. Enfin, il propose, pour la première fois, une compréhension psychodynamique de la mélancolie, qu’il compare à l’affect normal du deuil.

 

À partir de l’histoire d’une névrose infantile

Ce texte concerne l’analyse à posteriori de la névrose infantile de Sergueï Constantinovitch Pankejeff. Ce patient tombe malade à 18 ans mais avait déjà développé, à l’âge de 4 ans, un trouble névrotique de type hystérie d’angoisse (phobie du loup), qui s’était prolongé par une névrose de contrainte à caractère religieux jusqu’à l’âge de 10 ans.

À l’âge de 3 ans et 3 mois, Sergueï était devenu très agité, suite à une séduction par sa sœur qui avait éveillé sa sexualité. Il avait choisi Nania, sa nourrice, comme substitut de la sœur, et s’était touché le sexe devant elle, ce qui pouvait être interprété comme une tentative de séduction de l’enfant. Nania avait émis une première menace de castration en lui disant que s’il continuait, une blessure viendrait à la place de son pénis. D’autres menaces de castration avaient été proférées par la gouvernante anglaise qui, ajoutées à l’observation des organes génitaux de sa sœur et d’une amie, avaient développé chez l’enfant des fantasmes et un complexe de castration.

À partir de cela, une régression au stade sadique-anal s’était opérée. Sergueï était devenu irritable et martyrisait les animaux et les hommes. Puis, ce sadisme s’était transformé en masochisme : il cherchait à obtenir les châtiments et les coups du père pour satisfaire son sentiment de culpabilité lié à l’onanisme et à la peur de la castration.

À l’âge de 4 ans, il avait fait un rêve avec des loups, immobiles, dans un arbre. Ce rêve représentait, par renversement, la scène originaire. La scène originaire est une scène de rapport sexuel entre les parents, observée ou supposée d’après certains indices, et fantasmée par l’enfant. La liquidation des fantasmes infantiles liés à cette scène originaire est ainsi l’une des tâches de la cure.

La phobie du loup représentait donc, à partir d’une identification à la mère, l’angoisse infantile devant le père perçu comme violent dans la scène originaire. Sa peur d’être dévoré par le loup représentait aussi son désir d’être coïté par le père, d’après l’organisation sexuelle cannibale ou orale. La névrose de contrainte à caractère religieux qui s’était développée ensuite déplaçait sur Dieu (« Dieu-cochon », « Dieu-excrément ») les sentiments ambivalents vis-à-vis du père ; les excréments ayant pour signification le fait d’offrir un enfant à son père.

 

Actuelles sur la guerre et la mort

Dans ce texte, S. Freud démontre de nouveau que la culture et l’éducation masquent, camouflent, étouffent, les motions primitives de l’être humain. L’égoïsme est transformé, par formation réactionnelle, en altruisme, ou encore la cruauté en compassion ; ces motions primitives se révélant toutefois dans certains contextes (guerre). S. Freud étudie également notre rapport à la mort : dans l’inconscient, nous nous sentons tous immortels et pouvons penser et souhaiter la mort d’autrui ; la distinction entre agir et penser constituant la différence principale entre l’homme originaire et l’homme civilisé.

 

Métapsychologie

 

Pulsions et destins de pulsions

La pulsion apparaît comme « un concept-frontière entre animique et somatique, comme représentant psychique des stimuli issus de l’intérieur du corps et parvenant à l’âme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée à l’animique par suite de sa corrélation avec le corporel » (p. 169). Elle agit comme une « force constante » (p. 167) et vise, selon le principe de plaisir, sa satisfaction, c’est-à-dire l’abaissement du stimulus.

La pulsion dispose de quatre caractéristiques :

  • La poussée, c’est-à-dire « le facteur moteur de la pulsion, la somme de force ou la mesure d’exigence de travail qu’elle représente» (p. 169) ;
  • Le but, c’est-à-dire « la satisfaction, qui ne peut être atteinte que par la suppression de l’état de stimulus à la source pulsionnelle» (p. 169) ;
  • L’objet, « celui-là même dans lequel et par lequel la pulsion peut atteindre son but » (p. 170) ;
  • La source, c’est-à-dire le « processus somatique dans un organe ou une partie du corps, dont le stimulus dans la vie d’âme se trouve représenté par la pulsion» (p. 170).

S. Freud distingue les pulsions du moi, ou pulsions d’autoconservation, et les pulsions sexuelles ; les pulsions sexuelles s’étayant d’abord sur les pulsions d’autoconservation dont elles se détachent ensuite progressivement.

Au cours du développement et de la vie, les pulsions peuvent connaitre plusieurs destins :

  • Le renversement dans le contraire, c’est-à-dire retournement d’une pulsion de l’activité vers la passivité (sadisme/masochisme) ou retournement quant au contenu (haïr/aimer) ;
  • Le retournement sur la personne propre, c’est-à-dire que la pulsion change d’objet et se retourne sur le moi propre ;
  • Le refoulement ;
  • La sublimation.

 

Le refoulement

Le refoulement, c’est-à-dire la mise à l’écart par rapport au conscient, de la représentance psychique d’une pulsion (représentations ou affects) est causé par le sentiment de déplaisir qu’elle occasionne. Le refoulement originaire désigne le refoulement de la représentance en question. Le refoulement proprement dit désigne le refoulement des rejetons psychiques avec lesquels la représentance est liée associativement. Représentations et affects peuvent être refoulés si bien que la pulsion est totalement réprimée mais l’affect peut aussi être séparé de la représentation refoulée et perdurer dans le système conscient (transposition des énergies psychiques des pulsions en affects).

Les éléments refoulés ne peuvent accéder à la conscience que sous la forme de substitut ; un symptôme étant le signe d’un retour du refoulé. S. Freud décrit les mécanismes de formation de substitut et de symptômes : le déplacement de l’affect dans l’hystérie d’angoisse (phobie) et la névrose de contrainte et la condensation dans l’hystérie de conversion.

 

L’inconscient

S. Freud revient sur sa première topique énoncé dans l’Interprétation du rêve : Inconscient/Préconscient (représentations capables de conscience)/Conscient. Il situe la censure à tous les passages d’un système à un autre.

Il étudie les processus psychiques inconscients à partir de trois points de vue :

  • Le point de vue économique, c’est-à-dire le jeu des investissements psychiques (investissements narcissiques/investissements objectaux) ;
  • Le point de vue topique, c’est-à-dire les lieux de l’appareil psychique et leurs rapports (Inconscient/Préconscient/Conscient) ;
  • Le point de vue dynamique, c’est-à-dire le jeu des forces en conflit (pulsions d’autoconservation/pulsion sexuelles).

Il rappelle que l’inconscient est régi par les processus primaires et par le principe de plaisir. Il est totalement atemporel, c’est-à-dire qu’il n’a pas de rapport au temps chronologique. Les systèmes préconscient et conscient sont régis par les processus secondaires et par le principe de réalité.

S. Freud comprend que ce qui distingue la représentation consciente de la représentation inconsciente, c’est que, dans la première, la représentation de chose est associée à la représentation de mot, ce qui permet le langage, tandis que, dans la seconde, seule la représentation de chose existe.

 

Deuil et mélancolie

S. Freud compare la mélancolie à l’affect normal du deuil. Il remarque que ce qui distingue la mélancolie du deuil, c’est que l’objet perdu n’est pas forcément mort mais perdu symboliquement en tant qu’objet d’amour, voire difficile à identifier consciemment.

Aussi, dans la mélancolie, il existe un trouble du sentiment de soi, soit des autoreproches et des auto-injures, qui sont en fait des reproches contre l’objet d’amour perdu, retournés sur le moi propre. De la même façon, la tendance au suicide est une impulsion meurtrière contre autrui dirigée sur soi-même.

Pour conclure, S. Freud évolue dans sa compréhension des névroses. Il distingue, à ce stade, plus clairement l’hystérie de conversion, la névrose de contrainte et la phobie qu’il appelle aussi l’hystérie d’angoisse. Il propose, pour la première fois, une théorie de la mélancolie et confirme sa théorie de la paranoïa. Sa métapsychologie, qui est un ensemble de concepts théoriques,  apparaît complexe et continuera d’évoluer vers, notamment, une seconde topique.

Dr L. Mendes