Tome IV des Œuvres Complètes de Freud : L’interprétation du rêve (1899-1900) – Partie II : Chapitre VI à VII

Dans cette seconde partie du quatrième tome interprétationdes Œuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud nous immerge complètement dans la mécanique du rêve. Il nous montre comment le rêve subit des déformations pour être autorisé, par la censure, à exprimer des pensées et des souhaits inconscients. Cette étude approfondie du rêve lui permet également de mieux comprendre l’appareil psychique qu’il commence à se représenter à partir de différents systèmes et modes de fonctionnement.

 

Du contenu manifeste aux pensées latentes du rêve

Comme nous l’avons vu précédemment, S. Freud utilise la technique de l’association libre pour parvenir à l’interprétation d’un rêve : à partir du récit du rêve (le contenu manifeste), le rêveur associe sur chacun des éléments restitués de ce rêve (les pensées latentes) (voir aussi la partie I du tome IV).

Il étudie alors de près les déformations qui ont eu lieu dans le rêve en comparant le récit manifeste aux pensées latentes qui émergent dans l’association libre : « Pensées de rêve et contenu de rêve s’offrent à nous comme deux présentations du même contenu en deux langues distinctes, ou pour mieux dire, le contenu de rêve apparaît comme un transfert des pensées de rêve en un autre mode d’expression dont nous devons apprendre à connaitre les signes et les lois d’agencement par la comparaison de l’original et de sa traduction » (p. 319).

Il détermine ainsi quatre facteurs à l’œuvre dans le travail de rêve : la condensation, le déplacement, l’arrangement visuel et l’élaboration secondaire. Ces quatre facteurs sont le résultat de l’action de la censure contre le rêve.

 

Le travail de rêve

 

La condensation

S. Freud remarque que le contenu manifeste du rêve ne représente pas toutes ses pensées latentes. Il est en général plus restreint, prend la forme d’une traduction abrégée. À l’inverse, chaque pensée latente du rêve est représentée par plusieurs éléments manifestes.

La condensation peut s’effectuer sur des personnes, des mots, des noms. Par exemple, le rêve peut représenter plusieurs personnes à partir de l’image d’une seule, soit par identification, soit par formation composite en créant une nouvelle personne qui regroupe certaines caractéristiques des individus qu’elle représente.

Pour illustrer le travail de condensation, S. Freud analyse entre autre « Un beau rêve » (p. 327-332). Il nous montre comment le récit manifeste de ce rêve dissimule de nombreux éléments latents : un symptôme que le patient avait présenté quelques années auparavant, des pièces de théâtre, une rupture amoureuse, un voyage, un poème, une nourrice, des fantaisies au contenu sexuel, etc.

 

Le déplacement

S. Freud remarque que les pensées fondamentales du rêve sont représentées par des éléments indifférents dans le récit manifeste : « C’est justement dans un élément du rêve fugitivement esquissé, recouvert par des images plus fortes, qu’on peut souvent découvrir purement et simplement un rejeton direct de ce qui, dans les pensées du rêve, dominait sans mesure » (p. 374).

À l’inverse, les éléments manifestes au premier plan dans le rêve n’ont pas la même valeur psychique dans les pensées latentes : « Le rêve est en quelque sorte autrement centré, son contenu prend pour point central d’autres éléments que les pensées de rêve » (p. 349).

Pour illustrer le travail de déplacement, il reprend entre autre « Un beau rêve ». Il nous rappelle que l’image, insignifiante à priori, de monter et de descendre dans le récit manifeste du rêve dissimule en fait les dangers de relations sexuelles avec des personnes de basses conditions, pensée qui dispose d’une valeur psychique particulièrement élevée pour le patient.

 

L’arrangement visuel : des pensées aux images

S. Freud observe les façons dont les pensées latentes du rêve sont transformées dans une forme visuelle : « Pour parvenir à la présentation visuelle des pensées de rêve, le travail de rêve se sert de tous les moyens à sa portée » (p. 460). En voici quelques exemples :

      • Lorsqu’une alternative apparaît dans les pensées latentes d’un rêve, c’est-à-dire qu’un élément manifeste fait penser à telle chose, ou à telle autre, il faut envisager que les deux propositions coexistent dans la forme visuelle ;
      • Il existe dans le rêve des relations d’opposition, c’est-à-dire que deux représentations diamétralement opposées peuvent cohabiter dans un même rêve ;
      • Il existe aussi des relations d’inversion, c’est-à-dire que les pensées latentes sont transformées dans le contraire ;
      • Les rêves d’une même nuit, même s’ils sont restitués de façon séparés, expriment dans un matériel divers les mêmes motions ;
      • L’inhibition du mouvement dans le rêve représente un conflit de volonté lié à l’angoisse et donc à une motion sexuelle ;
      • Les mots d’esprit et les symboles ont une place importante dans les rêves car ils passent plus facilement la barrière de la censure. S. Freud évoque de nouveau les rêves typiques, notamment les rêves de voler, les rêves de tomber, les rêves de nager, les rêves à stimulus urinaire, etc. Il présente et interprète aussi les symboles mis en évidence par W. Stekel : les symboles du membre masculin, du corps de la femme, de l’acte sexué et de la castration ;
      • Les heures ou les moments de la journée représentent des moments de l’enfance ;
      • Les animaux sauvages représentent les pulsions passionnelles ;
      • Les calculs ou les chiffres dans le rêve sont interprétables ;
      • L’absurdité peut représenter la contradiction, l’ambivalence, la moquerie, la critique. S. Freud donne des exemples de rêves mettant en scène des pères qui sont pourtant décédés et rappelle que « le rêve ne fait pas de différence entre le souhaité et le réel» (p. 478) ;
      • Les affects résistent globalement à la censure : « L’analyse nous enseigne que les contenus de représentation ont connu des déplacements et des substitutions, alors que les affects n’ont pas été dérangés » (p. 510). Ils peuvent être toutefois représentés selon les principes de la relation d’opposition ou d’inversion ou subir des inhibitions. Par ailleurs, les affects pénibles dans le rêve sont souvent liés à des tendances masochistes.

 

L’élaboration secondaire

L’élaboration secondaire désigne le processus par lequel le rêve est reconstruit à l’état de veille en un récit suffisamment cohérent : « Ces rêves ont connu, grâce à la fonction psychique analogue au penser vigile la plus profonde des élaborations ; ils semblent avoir un sens, mais ce sens est le plus éloigné qui soit de la signification effective du rêve » (p. 541).

S. Freud envisage dans cette partie la présence de fantaisies dans le rêve qu’il rapproche des rêves diurnes à l’état de veille : « Comme les rêves, elles sont des accomplissements de souhait, comme les rêves, elles se basent pour une bonne part sur les impressions d’expériences vécues infantiles ; comme les rêves, elles jouissent d’un certain relâchement de la censure pour ce qui est de leurs créations » (p. 543). Par ailleurs, l’étude des psychonévroses lui a permis de comprendre que les fantaisies étaient le stade préliminaire des symptômes hystériques : « ce n’est pas aux souvenirs eux-mêmes mais aux fantaisies édifiées sur la base des souvenirs que s’attachent en premier lieu les symptômes hystériques » (p. 542).

Finalement, le travail de rêve (condensation, déplacement, arrangement visuel et élaboration secondaire) est d’autant plus important que la censure est élevée. Cette censure travaille aussi contre le rêve en l’oubliant bien souvent par bribes au réveil, puis complètement au fur et à mesure de la journée.

Malgré ces déformations et ces oublis, l’association libre reste puissante pour accéder aux pensées latentes permettant l’interprétation du rêve. En fait, il existe un « déterminisme dans le psychisme », donc « il n’y a rien d’arbitraire » dans les associations faites par le rêveur (p. 567). Par contre, tout ce qui vient s’opposer à l’association libre, comme le doute du rêveur, est à interpréter comme une résistance qui apparaît sous l’effet de la censure.

 

Une conception de l’appareil psychique

 

Le système Préconscient et le système Inconscient

À partir de son travail sur l’interprétation du rêve, S. Freud comprend que l’appareil psychique est composé de systèmes psychologiques dans lequel l’excitation se déplace. Il désigne d’abord une « extrémité-perception » qui réceptionne les stimuli internes et externes et une « extrémité-motilité » (p. 590).

L’appareil psychique conserve des traces mnésiques des stimuli, des perceptions, des impressions qui viennent modifier ces systèmes psychologiques. Ces traces mnésiques, notamment celles liées aux impressions de notre première jeunesse, constituent notre caractère.

S. Freud fait ensuite évoluer ce premier schéma en remplaçant l’extrémité-perception et l’extrémité-motilité par « le préconscient » (Pcs) et « l’inconscient » (Ics) (p. 594). Dans le Pcs, l’excitation peut parvenir à la conscience à condition qu’elle soit suffisamment intense et canalise l’attention. En revanche, l’Ics n’a pas accès à la conscience, sauf si ses excitations passent par le Pcs et acceptent de subir des modifications telles que dans le travail de rêve. Le Pcs agit alors comme « un écran entre le système Ics et la conscience » (p. 670).

 

Les processus primaires et les processus secondaires

S. Freud explique que les premières satisfactions chez le nourrisson concernent le besoin primaire d’être nourri par la mère. Pour diminuer la tension ressentie quand il a faim, le nourrisson perçoit l’objet de la satisfaction sous forme hallucinatoire. Mais, la satisfaction n’intervient pas et la tension persiste. L’activité de pensée primitive est donc modifiée en une activité secondaire dans laquelle la satisfaction est recherchée dans le monde extérieur.

Les processus primaires, caractéristiques du système Ics, sont régis par le principe de plaisir : ce principe tend « à éviter l’accumulation d’excitations et à se maintenir [l’appareil psychique] le plus possible dépourvu d’excitations » (p. 654).

Les processus secondaires, caractéristiques des systèmes Pcs et conscient, sont gouvernés par le principe de réalité : les excitations trouvent satisfaction dans le réel, dans le monde extérieur.

Les processus secondaires inhibent les processus primaires au fur et à mesure de la vie. Les motions de souhait sexuel issues de la vie infantile sont conservées dans le Pcs. Elles finissent par ne plus se trouver en accord avec le penser secondaire qui prend de plus en plus de place. Elles provoquent alors un affect de déplaisir dans le Pcs. Le Pcs se détourne donc de ces motions qui vont être réinvesties par l’Ics : c’est le refoulement.

 

Le rêve et les psychonévroses au regard de ces conceptions

L’Ics est le lieu de formation du rêve. Le rêve prend appui sur ces souhaits infantiles refoulés. Le passage des souhaits aux images, c’est ce que S. Freud appelle la régression ou la transformation régrédiente : « Le rêver serait au total une part de régression aux faits les plus précoces dans l’existence du rêveur, une revivification de son enfance, des motions pulsionnelles qui y étaient dominantes et des modes d’expressions qui y étaient disponibles » (p. 602).

Par la voie de la régression, le rêve et les psychoses continuent d’utiliser le mode de travail primaire de l’appareil psychique. Ils répondent ainsi au principe de plaisir en satisfaisant le souhait, le désir par les voies les plus courtes (l’hallucination).

Par contre, dans les rêves de déplaisir et les rêves de punition, le souhait qui est satisfait ne vient pas de l’inconscient, du refoulé. Il est plutôt un souhait de punition préconscient qui réagit contre le souhait inconscient. En 1930, S. Freud ajoute une note de bas de page pour signifier le Surmoi (p. 612).

Tout comme les rêves, S. Freud considère que les symptômes psychonévrotiques sont des accomplissements de souhait, une part du symptôme étant un accomplissement de souhait issu de l’inconscient et l’autre part une formation réactionnelle contre lui : « Je peux donc dire d’une manière tout à fait générale : un symptôme hystérique apparaît seulement là où deux accomplissements de souhait opposés, provenant chacun de la source d’un système psychique différent, peuvent se rejoindre dans une seule expression » (p. 623-624). Les deux systèmes psychiques concernés se trouvent donc en conflit. Les symptômes apparaissent comme un compromis pour mettre fin à ce conflit.

Pour conclure, S. Freud, avec cet ouvrage, donne une place fondamentale à l’inconscient dans la vie psychique : « Se départir de la surestimation de la propriété-conscience est finalement l’indispensable condition préalable à toute compréhension exacte de la provenance du psychique. L’inconscient, selon l’expression de Lipps, doit être admis comme base générale de la vie psychique » (p. 667-668). Ainsi, la vie d’âme continue d’être agitée par des souhaits inconscients sexuels et infantiles qui s’expriment de façon masquée dans les rêves. Avec l’interprétation du rêve, S. Freud nous offre donc une voie d’accès à l’inconscient.

Dr L. Mendes