Tome IV des Œuvres Complètes de Freud : L’interprétation du rêve (1899-1900) – Partie I : Chapitre I à V

rêve lucide parisDans cette première partie du quatrième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud propose une revue de la littérature complète sur le thème des rêves. Il présente une méthode d’interprétation qui lui permet de mieux comprendre la finalité, les sources et les déformations que subissent les rêves. Il illustre ses découvertes par de nombreux rêves, les siens propres et ceux de ses patients, dans la limite de ce qu’il peut en dévoiler de raisonnablement intime. Enfin, il commence à évoquer des rêves typiques dont l’interprétation est commune à tous les rêveurs.

 

Les théories antérieures

S. Freud passe en revue les différentes théories sur le rêve. Il nous montre bien comment certains points ne font pas consensus (fonction du rêve, nature somatique vs psychique, mémoire et lien avec l’état de veille, éthique/responsabilité, etc.). Nous n’allons revenir dans cette partie que sur les intuitions et les conceptions de certains auteurs que le travail scientifique de S. Freud semble le mieux prolonger. Nous nous sommes d’ailleurs étonnés de constater qu’un certain nombre de pierres avaient déjà été posé par d’autres, bien que les apports freudiens soient des plus conséquents comme nous allons aussi tenter de le montrer.

La plupart des études se sont intéressées aux sources somatiques du rêve. Elles ont montré qu’il puisait son matériel dans les excitations sensorielles externes (bruit du réveil par exemple), les excitations sensorielles internes subjectives (liées aux organes des sens) et les stimuli corporels internes organiques (influence des états de maladie, des sentiments globaux, des sensations sexuelles, etc.).

Les sources psychiques du rêve ont été analysées par quelques chercheurs seulement dont les noms réapparaissent à différents endroits dans le premier chapitre.

W. Wundt envisage que « dans la plupart des rêves, agissent conjointement des stimuli somatiques et les incitateurs psychiques du rêve qui sont soit inconnus soit reconnus comme intérêts du jour » (p. 71).

En fait, en plus des stimuli somatiques sur lesquels il s’appuie pour constituer son scénario, le rêve trouve sa source dans les impressions des journées précédentes. Pour W. Robert, il s’attache aux pensées accessoires inachevées survenues à l’état de veille. Le rêve a selon lui « une vertu curative de délestage » qui protège l’appareil psychique d’une certaine forme de « surtension » (p. 112-113).

Y. Delage ajoute que ces impressions et pensées de la journée sont écartées de la conscience parce qu’elles ont été volontairement réprimées. Elles n’ont donc pas été complètement liquidées et deviennent « le ressort du rêve » (p. 114).

P. Radestock et F.-W. Hildebrandt considèrent que ce sont « les représentations non voulues » qui sont réprimées pendant la journée et qui réapparaissent en rêve (p. 103).

D’autres auteurs pressentent que le rêve utilise un matériel qui n’est pas directement accessible à l’état de veille, à savoir la vie d’enfance (F.-W. Hildebrandt, L. Strümpell, J. Volkelt).

Pour K.-A. Scherner, le rêve est « l’activité symbolisante de la fantaisie » dans laquelle l’objet de la fantaisie est représenté par d’autres images que la sienne propre (p. 177).

Enfin, W. Griesinger considère que le caractère commun au rêve et à la psychose est l’accomplissement de souhait dans l’activité de représentation (p. 125).

 

La méthode de l’interprétation du rêve

S. Freud s’inspire du travail d’Artémidore de Daldis (écrivain d’expression grecque du IIème siècle) pour développer sa technique d’interprétation du rêve par l’association libre : chaque élément du rêve rappelle quelque chose d’autre à l’interprète. C’est l’association de ces pensées, souvenirs, impressions, etc. qui permet d’obtenir une interprétation globale du rêve. En s’appuyant sur la clinique, S. Freud donne par contre le pouvoir d’interprétation au rêveur lui-même et non à l’interprète.

À partir de cette technique, il analyse et interprète pour la première fois l’un de ses rêves : c’est le rêve sur l’injection faite à Irma. S. Freud nous montre comment il réunit dans ce rêve les occasions au cours desquelles il s’est reproché un manque de rigueur médicale et cherche dans le même temps à se retirer toute culpabilité par rapport à la maladie de sa patiente : « Je fais des reproches à Irma pour n’avoir pas accepté la solution ; je dis : si tu as encore des douleurs, c’est ta faute à toi », « Je suis effrayé à la pensée que j’ai quand même omis de voir une affection organique » – donc, c’est le diagnostic qui expliquerait que les symptômes somatiques restent présents et non l’inefficacité de son traitement (p. 144). Il met également en évidence le fait qu’une personne ou qu’une pensée dans le rêve représente aussi d’autres personnes et d’autres pensées : c’est ce que S. Freud appellera, dans la seconde partie de son ouvrage, le phénomène de condensation dans le rêve. Ainsi, la personne d’Irma dans le rêve représente aussi, à partir de ses caractéristiques physiques et de sa position, une amie à elle qu’il aurait préféré avoir en cure et sa femme.

Freud conclut de cette interprétation que le contenu du rêve est « un accomplissement de souhait, son motif un souhait » (p. 154) : ici, ne pas être responsable du maintien des douleurs somatiques ressenties par sa patiente.

 

Le rêve est un accomplissement de souhait

En s’appuyant sur d’autres rêves, S. Freud nous démontre que tous les rêves sont des accomplissements de souhait même quand ils n’en ont pas l’air. En fait, l’accomplissement de souhait est bien souvent déguisé. Il prend en quelque sorte la forme d’énigmes que sa technique d’interprétation vient résoudre.

 

Les sources du rêve

 

Le récent et l’indifférent dans le rêve

S. Freud, à partir entre autre de l’analyse du rêve de la monographie botanique, montre que des éléments récents et indifférents figurent dans le rêve.

Dans cet exemple, le rêve prend sa source de façon manifeste dans une première expérience récente et indifférente : la journée précédant le rêve, il a vu en vitrine un livre sur le cyclamen.

L’analyse de ce rêve lui permet de comprendre que cette première expérience en rappelle une seconde, cette fois-ci à haute valeur psychique : il a eu une conversation la veille avec un ami durant laquelle il a réveillé des souvenirs et certaines excitations en lui. La première expérience indifférente vient donc masquer cette seconde expérience qui explique mieux l’origine du rêve : c’est ce que S. Freud appellera, dans la seconde partie de son ouvrage, le phénomène de déplacement dans le rêve.

Finalement, S. Freud comprend que « il n’y a pas d’excitateurs du rêve indifférent, donc pas de rêves innocents non plus » (p. 219). En effet, ce qui apparaît indifférent vient plutôt cacher les éléments latents et fondamentaux du rêve tout en les représentant de plus loin.

 

L’infantile comme source du rêve

S. Freud envisage la présence de souvenirs et d’accomplissements de souhait de l’enfance dans le rêve. Ces souvenirs et ces souhaits ne sont pas directement représentés dans le contenu manifeste du rêve. Ils sont rappelés grâce aux pensées latentes qui s’y rattachent et qui permettent son interprétation.

Il reprend, entre autre, le rêve de la monographie botanique et nous montre comment il renvoie aussi à un souvenir de jeunesse : il a cinq ans, son père lui remet un livre qu’il lui demande de détruire. Il ajoute : « En outre, je puis assurer que le sens dernier de ce rêve, que je n’ai pas développé ici, est dans la relation la plus intime avec le contenu de la scène d’enfance » (p. 228).

 

Les sources somatiques du rêve

À partir d’autres rêves, S. Freud nous montre que les stimuli somatiques peuvent également jouer un rôle dans la formation du rêve. Par exemple, il rêve de monter à cheval alors qu’il a justement un furoncle douloureux à la base du scrotum. Cette représentation inconciliable avec la douleur effectivement ressentie lui permet de maintenir son sommeil. En allant plus loin dans l’interprétation de ce rêve, il y trouve également des scènes de querelles infantiles et des pensées sexuelles latentes. Ainsi, les différentes sources s’additionnent pour former le contenu manifeste du rêve.

 

Les déformations et la censure dans le rêve

La censure transforme les pensées latentes du rêve en un contenu manifeste qui apparaît bien souvent indifférent grâce à des mécanismes de condensation et de déplacement.

S. Freud prend l’exemple du rêve de l’oncle pour illustrer cela : « L’ami R. est mon oncle. – J‘éprouve une grande tendresse pour lui » (p. 173). L’analyse montre que ce rêve accomplit son souhait d’être nommé au grade de professeur grâce à la disqualification de deux de ses amis représentés par l’image de l’oncle. Il ne peut accepter consciemment en lui son ambition refrénée et des pensées si négatives à l’égard de ses amis. Il s’en défend donc en les transformant dans son rêve en tendresse vis-à-vis de l’oncle.

Ainsi, le psychisme est tiraillé entre deux forces : le souhait et la défense. Le souhait réprimé ne peut se réaliser en rêve que sous une forme déguisée, grâce à l’action de la censure, qui le rend ainsi acceptable aux yeux de la défense.

Bien souvent, la censure est déclenchée par les facteurs sexuels présents dans le rêve : « Dans tous ces rêves « innocents », c’est le facteur sexuel qui se signale de la façon la plus frappante comme le motif de la censure » (p. 225).

« Le rêve est l’accomplissement (déguisé) d’un souhait (réprimé, refoulé) » (p. 196).

 

Les rêves typiques

S. Freud commence à évoquer certains rêves typiques pour lesquels l’interprétation semble commune à tous les rêveurs. Il reviendra dessus plus en détail dans la seconde partie de son ouvrage.

Le rêve de l’embarras dû à la nudité renvoie au plaisir-désir d’exhibition dans l’enfance. Il entraine bien souvent de l’angoisse car il touche à des souhaits interdits de l’enfance qui ont été depuis réprimés.

Les rêves de la mort de personnes chères renvoient au souhait dans l’enfance de la mort du père, de la mère, du frère ou de la sœur. C’est à partir de leur interprétation qu’il amorce l’idée du complexe d’Œdipe : « Cela se passe – exprimé grossièrement – comme si une prédilection sexuelle se manifestait précocement, comme si le garçon voyait dans le père, et la petite fille dans la mère, ce rival en amour, dont l’élimination ne peut que tourner à son avantage » (p. 296). Ces rêves entraînent de l’angoisse quand la censure n’est pas suffisamment efficiente.

Le rêve de voler ou de tomber renvoie aux premières sensations sexuelles éprouvées lors des jeux de « bousculade » de l’enfance (p. 313).

Enfin, le rêve d’examen renvoie aux souvenirs des punitions et à la maturité sexuelle.

Ainsi, dans cette première partie de son ouvrage, S. Freud propose une méthode de l’interprétation du rêve qu’il illustre à travers de nombreux exemples. Cette méthode permet d’accéder à des souhaits réprimés, bien souvent sexuels et infantiles, gardés au fin fond de la vie d’âme (voir aussi la partie II du tome IV).

Dr L. Mendes