Tome VIII des Œuvres Complètes de Freud : Gradiva et autres textes (1906-1908)

crise-de-paniqueDans ce huitième tome des Œuvres Complètes de Freud (OCF), nous trouvons l’analyse psychanalytique par S. Freud d’une nouvelle de W. Jensen, Gradiva, publiée en 1903. D’autres textes complètent ce tome et concernent principalement les fantaisies hystériques et la névrose de contrainte. S. Freud revient sur l’idée d’une sexualité infantile et de théories sexuelles infantiles, déjà évoquées dans les Trois essais sur la théorie sexuelle (sixième tome des OCF). Il étend enfin la psychanalyse à d’autres champs comme la justice, la poésie et la culture. Nous faisons le choix de sélectionner pour cette note les articles qui nous apparaissent les plus importants pour le développement de la théorie psychanalytique.

 

Le délire et les rêves dans la « Gradiva » de W. Jensen

La nouvelle de W. Jensen raconte la passion d’un archéologue, Norbert Hanold, pour un bas-relief antique représentant une femme qu’il nomme Gradiva. Une nuit, il rêve qu’il la rencontre à Pompéi lors de l’éruption du Vésuve en l’an 79 et qu’il ne parvient pas à la prévenir de l’imminence du danger. Il décide ensuite de partir à Rome puis à Pompéi où il rencontre Zoé Bertgang, une amie d’enfance qui nous éclaire bientôt sur la passion d’Hanold pour ce bas-relief.

Hanold découvre donc ce bas-relief qui accapare rapidement toutes ses pensées. Il fait des recherches, étudie, en rêve, avec la conviction délirante que la Gradiva a existé et vit encore. En fait, quelque chose de plus ancien s’agite en lui sans qu’il n’en sache rien. S. Freud nous montre par son analyse comment les fantaisies d’Hanold sur la Gradiva font écho à ses souvenirs d’enfance oubliés.

Ainsi, dans son enfance, Hanold est tombé amoureux de Zoé Bertgang mais cet amour a été refoulé : « Les représentations ne sont refoulées que parce qu’elles sont rattachées à des déliaisons de sentiment qui ne doivent pas se produire ; il serait plus exact de dire que le refoulement concerne les sentiments, sauf que ceux-ci ne sont pas saisissables pour nous autrement que dans leur liaison à des représentations » (p. 82-83). Le délire apparait comme un compromis entre la pulsion érotique et les forces qui la refoulent. Il est une reproduction déformée et symbolique de l’amour et du désir d’Hanold pour Zoé Bertgang : « Le développement du trouble animique commence au moment où une impression fortuite (bas-relief antique) réveille les expériences vécues d’enfance qui sont oubliées et, au moins à l’état de trace, marquées d’érotisme » (p. 81). L’ensevelissement représente ainsi le refoulement, les temps historiques de Pompéi, l’enfance d’Hanold et la Gradiva, Zoé Bertgang. Elles sont d’ailleurs liées toutes deux par leur nom ; Bertgang signifiant « démarche brillante » et Gradiva « celle qui rayonne en marchant ».

Par l’analyse des rêves d’Hanold, S. Freud illustre de nouveau le travail de rêve (déplacement, condensation et symbolique dans le rêve).

Finalement, Zoé Bertgang prend la position du médecin en remémorant à Hanold les souvenirs refoulés qu’il n’a pu libérer de lui-même. S. Freud compare ce traitement à la psychanalyse qui consiste à porter à la conscience les éléments refoulés et à réveiller les sentiments qui y sont associés : « Tout traitement psychanalytique est une tentative pour libérer l’amour refoulé qui avait trouvé dans un symptôme une échappatoire sous la forme d’un piètre compromis » (p. 120). Il amorce l’idée selon laquelle les passions réveillées, qu’elle soit amour ou haine, prennent pour objet dans la cure la personne du médecin.

 

Le poète et l’activité de fantaisie

Dans cet article, S. Freud compare l’activité poétique au jeu chez l’enfant. Plus tard, l’adolescent et l’adulte renoncent au jeu mais semblent le remplacer par des fantaisies, notamment lorsque des souhaits sont insatisfaits. Ainsi, les fantaisies sont un « accomplissement de souhait, un correctif de la réalité insatisfaisante » (p. 164). Elles prennent bien souvent la forme d’un souhait ambitieux chez l’homme et d’un souhait érotique chez la femme. Les deux types de souhait se retrouvent toutefois chez chacun des deux sexes.

Les fantaisies concernent le passé, le présent et le futur, les trois temps étant liés par le souhait : « On est en droit de dire : une fantaisie est comme en suspens entre trois temps, les trois moments temporels de notre activité de représentation. Le travail animique se rattache à une impression actuelle, une occasion dans le présent, qui a été à même d’éveiller l’un des grands souhaits de la personne, remonte de là au souvenir d’une expérience vécue antérieure, le plus souvent infantile, dans laquelle ce souhait était accompli et crée maintenant une situation référée au futur, laquelle se présente comme l’accomplissement de ce souhait – précisément le rêve diurne ou la fantaisie -, portant désormais en elle les traces de sa provenance à partir de l’occasion actuelle et du souvenir. Ainsi donc du passé, du présent, du futur, comme enfilés sur le cordon du souhait qui les traverse » (p. 165).

Les fantaisies, quand elles sont abondantes et puissantes, annoncent la chute dans la névrose ou la psychose.

 

Les fantaisies hystériques et leur relation à la bisexualité

S. Freud poursuit son exploration des fantaisies dans le cadre de la névrose hystérique. Il remarque qu’elles sont fréquentes dans cette névrose. Il pense qu’elles ont été soit formées dans l’inconscient, soit refoulées à partir de fantaisies conscientes.

Les symptômes hystériques représentent ainsi par conversion ces fantaisies inconscientes, de nature bisexuelle : « Un symptôme hystérique est l’expression, d’une part, d’une fantaisie sexuelle inconsciente masculine, d’autre part, d’une fantaisie sexuelle inconsciente féminine » (p. 184). La psychanalyse travaille à rendre conscientes et à élaborer ces fantaisies pour qu’elles n’agissent plus dans le corps.

Il prolonge ces idées dans Considérations générales sur l’accès hystérique en expliquant que les symptômes hystériques sont liés à l’échec du refoulement de l’activité sexuelle infantile (satisfaction auto-érotique rattachée à une fantaisie). Ainsi, ils « réinstallent chez la femme un fragment d’activité sexuelle qui avait existé dans les années d’enfance et révélait alors un caractère masculin par excellence » (p. 247).

 

Actions de contrainte et exercices religieux

Dans cet article, S. Freud compare les pratiques religieuses aux actions de contrainte dans la névrose.

D’abord, le cérémonial névrotique apparait dénué de sens, au contraire des pratiques religieuses qui ont une signification et une symbolique particulières. La scrupulosité dans l’exécution de ce cérémonial et l’angoisse qui surgit s’il n’est pas effectué semblent rappeler par contre une action sacrée.

Au fur et à mesure de son développement, S. Freud nous montre qu’en fait les actions de contrainte ont aussi un sens, un sens psychique : « On apprend que les actions de contrainte sont de part en part et dans tous leurs détails chargées de sens, elles sont au service d’intérêts significatifs de la personnalité et donnent expression à des expériences vécues persistantes, ainsi qu’à des pensées investies d’affect liées à celles-ci. Elles font cela de deux manières, soit comme présentations directes, soit comme présentations symboliques ; elles sont par conséquent à interpréter soit historiquement, soit symboliquement » (p. 139-140).

Avec les exemples cliniques, S. Freud illustre le fait que le cérémonial névrotique dérive du vécu le plus intime du patient, c’est-à-dire du vécu sexuel. Le cérémonial se met en place dans l’après-coup du refoulement d’une pulsion sexuelle infantile.

Les actions de contrainte puis les interdictions dans la névrose protègent du sentiment inconscient de culpabilité découlant de la pulsion sexuelle refoulée : « Les actions de cérémonial et de contrainte apparaissent ainsi en partie pour assurer la défense contre la tentation, en partie pour assurer la protection contre le malheur attendu. Contre la tentation, les actions de protection semblent bientôt ne pas suffire ; surviennent alors les interdictions qui doivent tenir à distance la situation de tentation » (p. 143-144).

Ainsi, la religion et la névrose se ressemblent en ce sens qu’elles répriment toutes deux des pulsions. Mais, dans la religion, il s’agit de pulsions d’origine égoïste alors que dans la névrose, il s’agit de pulsions d’origine sexuelle.

 

Caractère et érotisme anal

Dans cet article, S. Freud décrit trois traits de caractère qu’il retrouve fréquemment ensemble : il s’agit des personnes ordonnées, économes et entêtées. Il montre comment ces traits de caractère sont une sublimation de l’érotisme anal (plaisir pris par le nourrisson à refuser la défécation).

Il considère que « les traits de caractère qui persistent sont ou des prolongements non modifiés des pulsions originelles, des sublimations de celles-ci, ou des formations réactionnelles contre ces mêmes pulsions » (p. 194).

Il ne semble pas encore associer spécifiquement ces traits de caractère à la névrose de contrainte.

 

Des théories sexuelles infantiles

Dans cet article, il revient sur l’idée d’une sexualité infantile et identifie trois théories sexuelles infantiles qu’il avait commencé à appréhender dans les Trois essais sur la théorie sexuelle. La première théorie sexuelle infantile consiste à attribuer un pénis à tous les êtres humains. Cette théorie entraîne un complexe de castration, c’est-à-dire une peur de perdre le pénis pour l’homme et le souhait d’en avoir un chez la femme. La seconde théorie sexuelle infantile est l’idée selon laquelle l’enfant est évacué par l’anus, comme les selles. Enfin, la troisième théorie sexuelle infantile se réfère à une conception sadique du coït.

 

La morale sexuelle « culturelle » et la nervosité moderne

S. Freud associe la nervosité à la morale sexuelle culturelle, c’est-à-dire à la réduction de la sexualité à une visée reproductive.

Il distingue les névroses proprement dites (la neurasthénie) causées par des facteurs sexuels actuels des psychonévroses (l’hystérie et la névrose de contrainte) associées plutôt à des représentations inconscientes, refoulées, au contenu sexuel. Cette distinction avait été déjà introduite dans le troisième tome des OCF.

La culture impose la répression des pulsions sexuelles mais cette répression peut échouer. Les pulsions s’expriment alors sous la forme de compromis : ce sont les symptômes psychonévrotiques.

S. Freud ajoute que la morale sexuelle culturelle, en restreignant l’activité sexuelle de l’homme, augmente l’anxiété à vivre, l’angoisse de mort, la frustration et diminue la capacité de jouissance et le penchant à la procréation. Aussi, elle entraîne des conséquences sur l’enfant dans le sens où le besoin d’amour de la mère insatisfaite par son mari est transféré sur son enfant, ce qui éveille de façon précoce sa maturité sexuelle et risque de développer plus tard une névrose.

Ce texte annonce ceux que Freud rédigera plus tard sur les effets de la culture sur l’Homme : L’Avenir d’une illusion (1927) et Le Malaise dans la culture (1930).

Pour conclure, S. Freud avance dans sa conception de la théorie psychanalytique. Il revient sur les notions de refoulement, de fantaisies et de symptôme comme formation de compromis. Il élargit la psychanalyse à d’autres champs pour atteindre probablement un public plus large malgré les résistances auxquelles il continue de se heurter.

Dr L. Mendes