Tome II des Œuvres Complètes de Freud : Études sur l’hystérie et textes annexes (1893-1895)

hystérie de conversionDans ce deuxième volume des Oeuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud et J. Breuer présentent leurs avancées dans la compréhension et la psychothérapie de l’hystérie. Ils proposent d’affiner la classification de l’hystérie, des éclairages théoriques sur les mécanismes psychiques et physiologiques des phénomènes hystériques et sur l’étiologie de l’hystérie ainsi qu’une thérapeutique innovante et pertinente découlant de la clinique. Ils évoquent également des facteurs à l’oeuvre dans la psychothérapie : les fausses connexions, les résistances et la relation au médecin. Ils étayent toujours leurs propos sur des cas cliniques, ce qui rend la lecture de ce volume particulièrement agréable, concrète et presque pédagogique.

 

Vers une nosographie de l’hystérie

Rappelons qu’à l’époque, comme nous l’avons vu avec le première volume des OCF, les patientes hystériques étaient considérées comme des simulatrices qui cherchaient à attirer l’attention sur elle. J.-M. Charcot est l’un des premiers chercheurs à appréhender l’hystérie en décrivant le “grand accès hystérique” et en le comprenant comme un phénomène psychique qui concerne les médecins et pour lequel il est possible d’envisager un traitement.

S. Freud et J. Breuer étendent le tableau clinique de l’hystérie en y incluant diverses formes corporelles (paralysies, troubles de la vision, névralgie, etc.). Pour exemple, J. Breuer décrit l’affection de Mlle Anna O. sous la forme de strabisme, de contractures, de paralysies partielles et d’anesthésie. S. Freud évoque également la pathologie de Madame Emmy v. N. qui prend la forme de délires hystériques alternant avec un état de conscience normale, de douleurs, de migraines, d’un bégaiement, d’un clappement particulier de la langue, etc.

S. Freud distingue trois types d’hystérie :

  • L’hystérie de défense causée par le refoulement d’une représentation inconciliable pour laquelle l’affect est converti sur le plan somatique
  • L’hystérie hypnoïde se développant à partir d’une représentation qui a émergé au cours d’un état psychique particulier et qui reste d’emblée en dehors du moi
  • L’hystérie de rétention renvoyant à des affects qui n’ont pas pu être abréagis du fait de circonstances extérieures défavorables

 

Le mécanisme psychique lié à l’émergence des phénomènes hystériques

Plus particulièrement, S. Freud et J. Breuer expliquent que les symptômes hystériques sont causés par l’influence dans le présent de traumas psychiques plus anciens (“hystérie traumatique”). Les traumas psychiques renvoient à des événements ayant causé des affects pénibles (effroi, angoisse, honte, douleurs physiques) qui n’ont pas été suffisamment “abréagis”, c’est-à-dire exprimés à l’extérieur de soi par verbalisation ou réaction motrice.

Le surcroît d’excitation engendré par ces affects non déchargés va être converti après-coup (“intervalle d’incubation” lié au “temps de l’élaboration psychique”) en un phénomène corporel.

En parallèle, les représentations en lien avec les traumas psychiques sont coupées de l’élaboration associative soit parce qu’elles ont été poussées hors de la conscience ou alors parce qu’elles sont survenues au moment d’un état de conscience pathologique (“états hypnoïdes »). S. Freud parle de “clivage intentionnel de la conscience” pour évoquer la formation de groupes psychiques séparés du moi qui s’organisent autour de la représentation inconciliable (“isolement psychique”, plutôt que suppression des souvenirs traumatiques). Il convient donc par la thérapie de les lier associativement à la conscience.

Par exemple, Miss Lucy R. repousse intentionnellement une représentation inacceptable pour elle (amour pour son patron). L’excitation causée par cette représentation devient pathogène et est convertie sur le plan corporel en prenant la forme d’une sensation olfactive subjective, symbole du trauma.

Katharina souffre d’oppression respiratoire et de vomissements qui symbolisent un dégoût moral et physique. Elle associe au départ ces symptômes à une scène récente durant laquelle elle a surpris son oncle et sa cousine dans une chambre (“moment auxiliaire »). Finalement, avec la cure, elle les rattache à une réminiscence plus ancienne qu’elle n’avait plus en mémoire sous l’action du refoulement et du clivage de la conscience : le souvenir d’une agression sexuelle par son oncle (“moment traumatique »).

Avec Mademoiselle Elisabeth v. R., S. Freud engage un long travail pour mettre à jour la représentation inconciliable qui explique les symptômes corporels (douleurs aux jambes et difficulté à marcher). Au départ, elle les lie aux souvenirs de la maladie et du décès de son père, aux conflits avec son premier beau-frère et à la maladie de sa deuxième sœur. Elle décrit un premier “état d’inconciliabilité” du fait d’une représentation érotique (elle sort avec un ami dont elle est amoureuse alors que l’état de son père est en train de s’aggraver => culpabilité qui se transforme en douleur somatique => augmentation de la douleur corporelle). Le mécanisme de conversion s’appuie ici sur un frayage déjà constitué par une douleur corporelle réelle. Avec la cure, Mademoiselle Elisabeth v. R. rattache progressivement ses douleurs à l’amour pour son second beau-frère.

Avec ces exemples, nous voyons toute la difficulté de la psychothérapie de l’hystérie dans laquelle la remémoration des représentations inconciliables et des souvenirs traumatiques est aux prises avec le refoulement et le clivage de la conscience et, comme nous le verrons plus loin, avec les résistances et le lien qui s’instaure avec le médecin.

 

L’étiologie de l’hystérie

S. Freud explique le développement de l’hystérie par un excès d’excitation du système nerveux, caractéristique de cette névrose, qui va être renforcé par une sexualité en éveil. Les contenus refoulés, souvent de nature sexuelle, influencent le développement de la maladie qui intervient finalement comme une défense contre la sexualité (“hystérie sexuelle »).

S. Freud s’oppose à J. Breuer en même temps qu’ils rédigent Les études sur l’hystérie. Il lui reproche d’accorder une part trop importante aux facteurs physiologiques dans l’émergence des phénomènes hystériques (“surexcitation intracérébrale »), plutôt qu’à la sexualité et aux retentissements psychiques qu’elle peut entraîner. Nous ne nous attarderons pas ici sur les Considérations théoriques de J. Breuer qui semblent obsolètes et n’apportent rien de plus aux théorisations freudiennes.

 

L’évolution de la psychothérapie de l’hystérie

Avec Mlle Anna O., J. Breuer utilise l’hypnose pour reproduire l’expérience vécue ayant occasionné les symptômes hystériques. Ainsi, il libère Mlle Anna O. de nombreux symptômes qui se révèlent pendant la cure en même temps qu’ils sont analysés. Ainsi, il découvre une scène déterminante dans le développement de cette hystérie : alors qu’elle veillait sur son père malade, elle hallucina, dans un état de “rêve éveillé », un serpent entrant dans la pièce (contenu de l’hallucination ultérieure) qu’elle ne pût chasser (bras engourdi qui devient une anesthésie durable). Suite à cet événement, elle voulut, prise par l’angoisse, prier et n’eut à l’esprit qu’une comptine anglaise (plus tard, utilisation symptomatique de l’anglais). Mlle Anna O. parle de “talking cure » (cure par la parole) pour décrire le procédé par lequel elle s’est libérée des fantasmes accumulés.

De même, S. Freud, inspiré par les travaux de J. Breuer et de J.-M. Charcot, demande, sous hypnose, à Madame Emmy v. N. ce qui provoque son angoisse, son effroi et son humeur dépressive. Au fur et à mesure des séances, elle rattache des souvenirs à l’apparition des symptômes hystériques : par exemple, le clappement de la langue est à rapprocher d’une scène où elle veille sur sa fille malade et fait le plus grand effort pour maintenir le calme dans la pièce (“représentation de contraste » propre au névrosé) ; ou encore deux scènes durant lesquelles des chevaux s’emballent, etc. Grâce à la suggestion hypnotique, S. Freud arrive à “affaiblir” ces souvenirs, c’est-à-dire qu’il les fait disparaître ou moins bruyants dans la vie psychique de Madame Emmy v. N.

Avec Miss Lucy R., S. Freud commence à évoquer les limites de l’hypnose. En effet, sa patiente n’est pas sensible à ce procédé thérapeutique qui active même chez elle des résistances qui nuisent à la relation thérapeutique. Il doit donc proposer une méthode différente : il l’invite à s’allonger sur le dos et à fermer les yeux pour se concentrer. Il lui demande ensuite de parler de l’idée ou de l’image qui lui traverse l’esprit. Par cette technique de l’association libre, il va remonter la chaîne associative pour mettre à jour les souvenirs pathogènes accumulés et accéder ainsi au trauma psychique initial.

S. Freud réalise finalement que le simple fait de parler permet à ses patientes d’aboutir à des réminiscences dont il est possible de se dégager par la parole. Il préconise donc “l’analyse psychique » de l’origine du symptôme, seule à permettre sa suppression durable, plutôt que la “suggestion autoritaire » qui se heurte à la résistance face à une contre-représentation suggérée.

Toutefois, l’analyse psychique ne se fait pas sans difficulté comme le révèlent l’existence de fausses connexions, de résistances et l’influence qu’exerce la relation thérapeutique sur le procédé thérapeutique.

 

Les fausses connexions

Au cours des psychothérapies qu’il mène, S. Freud réalise que la justification première des symptômes hystériques par ses patientes n’est pas nécessairement la bonne. En effet, ne trouvant pas spontanément la cause de leurs symptômes, elles ont tendance à les rattacher à la première représentation angoissante qui se propose à elles. C’est ce que S. Freud appelle les “fausses connexions ».

S. Freud explique l’existence de ces fausses connexions par la méfiance vis-à-vis du médecin et par “l’ignorance ou la négligence intentionnelle » des raisons effectives de la souffrance. Il apparaît même que ces fausses connexions sont d’autant plus présentes dans les moments où les patientes commencent à être affectées par une nouvelle réminiscence liée à la chaîne associative en question.

Comme signe d’un rapprochement du contenu pathogène, S. Freud remarque également que l’intensité des symptômes se fait plus forte à mesure qu’il met à jour un souvenir pathogène, jusqu’à atteindre son point culminant peu de temps avant son expression verbale.

Le thérapeute doit donc engager un travail de fourmi pour dépasser ces fausses connexions et malgré l’évolution apparente des symptômes. Il doit accéder en fait à une verbalisation complète de toutes les représentations inconciliables et souvenirs traumatiques sans laquelle la guérison ne peut effectuer.

 

Les RÉSISTANCES

Au cours des séances, S. Freud se heurte aux résistances des patientes à livrer le matériel psychique pathogène.

Par exemple, il remarque que les “Je ne sais pas” de Madame Emmy v. N. sont souvent en lien avec le déplaisir à parler des raisons profondes de sa souffrance et qu’il est d’autant plus difficile pour elle d’accéder à ses souvenirs que les efforts pour les maintenir hors de la conscience ont été intenses.

De même, Miss Lucy R. ne livre pas spontanément les espoirs amoureux vis-à-vis de son patron. Ceci a pour conséquence le remplacement d’un symptôme (odeur d’entremets brûlés) par un autre (odeur de cigare).

De plus, quand Mademoiselle Elisabeth v. R. va mieux, elle dit qu’aucune image ou idée ne lui vient à l’esprit. S. Freud comprend plutôt qu’elle n’est pas prête à les communiquer : soit elle considère qu’elles n’ont pas assez de valeur ou qu’elles ne répondent pas à la question, soit le contenu en est désagréable (elle finit avec l’analyse psychique par révéler l’amour pour son beau-frère).

En fait, S. Freud se heurte durant les cures à une force psychique chez ses patientes qui vient s’opposer à la remémoration des représentations pathogènes pénibles. C’est cette même “force de répulsion » qui intervient déjà au moment de la formation du symptôme et qui rend le souvenir refoulé pathogène.

Pour surmonter les résistances, S. Freud insiste par des phrases comme : “vous le savez bien, dites-le » ou encore il presse le front des patientes et prévient qu’une image va arriver qu’elles devront obligatoirement lui communiquer même si elle semble avoir peu de valeur ou qu’elle est désagréable.

Toutefois, il remarque que les résistances peuvent parfois venir justifier l’arrêt de la cure.

 

La relation au médecin

S. Freud identifie l’importance du rôle de la personne du médecin dans le processus psychothérapeutique. En effet, quand la relation au médecin est perturbée, il est difficile pour le patient d’approcher une idée pathogène.

Il explique que cet obstacle peut survenir dans trois cas :

  • Quand le patient se sent mal estimé ou qu’il a entendu des choses négatives sur le médecin ou la technique
  • Quand le patient craint d’être dépendant du médecin
  • Quand le patient craint de transférer des représentations pénibles sur la personne du médecin

Nous savons que S. Freud poursuivra dans son oeuvre ce travail sur la relation thérapeutique en proposant le concept de transfert et l’analyse du contre-transfert dans la cure psychanalytique.

Pour conclure, S. Freud et J. Breuer font évoluer les théories explicatives de l’hystérie en envisageant les mécanismes psychiques et les facteurs sexuels en jeu dans son développement. S. Freud avance dans ses idées sur la psychothérapie des névroses en passant de l’hypnose, à la méthode cathartique et à l’association libre. Il poursuit donc ses études avec une grande détermination malgré un public souvent en désaccord avec ses théories, comme nous le montre Les lettres à Fliess.

Dr L. Mendes