Vers un dispositif clinique, social et politique de lutte contre le suicide

En 2014, l’Organisation mondiale de la santé a fait de la prévention du suicide une urgence mondiale. Elle indiquait entre autre que le nombre de suicides, survenus sur le plan mondial, en 2012, était de 804 000[1]. Le suicide comptait pour 1,4% de tous les décès du monde, ce qui en faisait la 15e principale cause de mortalité. Le suicide constitue ainsi un problème majeur de santé publique dans tous les pays et toutes les communautés du monde.

Le dernier rapport de l’Observatoire national du suicide, publié le 2 février 2016, nous informe qu’en 2012, le suicide a causé la mort de 9 715 personnes en France métropolitaine, soit près de 27 décès par jour, touchant principalement des hommes (75%)[2]. Le nombre de tentatives de suicide est estimé à environ 200 000 par an, donc 20 fois plus que le nombre de suicides. Elles concernent, à l’inverse, majoritairement les femmes. En 2013, 78 980 malades ont été hospitalisés dans des services de médecine, chirurgie et obstétrique pour une tentative de suicide, soit un peu moins de la moitié de l’ensemble des tentatives de suicide. Plus particulièrement, en Île-de-France, 903 décès par suicide sont rapportés en 2012. De plus, en 2013, 9 711 personnes résidant en Île-de-France ont été hospitalisées dans des services de médecine et de chirurgie suite à une tentative de suicide ; les réadmissions pour récidive dans l’année concernent 11% de ces personnes. Ces chiffres nous montrent que la prévention du suicide est effectivement un enjeu majeur de santé publique en France et plus localement dans notre département.

L’Observatoire national du suicide préconise dans son rapport de poursuivre les recherches épidémiologiques et sur les facteurs de risque et de protection du suicide. La maladie mentale, les maladies organiques chroniques, telles que l’épilepsie[3], le cancer[4] et la sclérose en plaques[5] seraient déjà associés à un risque accru de comportement suicidaire ou de décès par suicide.

Depuis les années 1950, de nombreuses associations dans le monde se sont investies dans le champ de la prévention du suicide. Elles proposent principalement des dispositifs d’écoute et de soutien « à distance ». En France, le premier centre d’accueil, de lutte contre l’isolement et de prévention du suicide a été fondé en 1958 (« Recherche et Rencontre ») et la première association d’écoute offrant un soutien téléphonique 24 heures sur 24 à toute personne en détresse a été créé en 1961 (« SOS Amitié »). Dès lors, plusieurs associations et dispositifs ont vu le jour.

Toutefois, l’Observatoire national du suicide constate que les actions de prévention sont souvent développées avec peu de moyens et grâce à une mobilisation principalement sous forme de bénévolat, ce qui entraine des difficultés importantes dans l’aide apportée aux personnes en souffrance : instabilité des structures en fonction des intervenants, difficultés dans le suivi des actions, non-pérennité des financements réduisant la durée des interventions, etc.

Pourtant, un article publié le 12 avril 2017 dans le magazine hebdomadaire « Le Point » montre bien que des mesures adaptées améliorent la prévention du suicide : par exemple, le dispositif VigilanS, destiné aux patients des Hauts-de-France ayant déjà été hospitalisés pour une tentative de suicide, a permis d’éviter près de 10% de décès[6]. VigilanS est un dispositif de veille post-hospitalière qui s’adresse à tous ceux qui ont fait un geste suicidaire et qui sortent d’un centre de soins (urgences, réanimation). À la sortie de l’hospitalisation, il est remis à chacune de ces personnes une « carte ressource » sur laquelle figure un numéro d’appel d’urgence joignable 24 heures sur 24. De plus, les personnes ayant effectué un premier acte suicidaire sont rappelés par une équipe constituée d’infirmiers et de psychologues 6 mois après leur hospitalisation. Les personnes qui ont effectué un second geste suicidaire ou plus sont recontactées par téléphone entre la 2e et la 3e semaine suivant l’hospitalisation puis 6 mois après. Lorsque l’équipe est inquiète de l’état psychique d’une personne, des courriers personnalisés lui sont adressés régulièrement à domicile. Chaque fois que les bénéficiaires sont contactées par VigilanS, les partenaires de soin (médecin traitant, psychiatre référent) en sont informées, ce qui permet une veille par tous les acteurs de soin et de prévention. Si au bout de six mois, la situation est toujours difficile, une nouvelle veille de six mois est alors mise en place. Dans une vidéo explicative sur le site Internet de VigilanS, il est indiqué que les interventions psychothérapeutiques pendant les semaines suivant l’acte suicidaire sont particulièrement efficaces mais malheureusement trop coûteuses en terme de temps, de ressources humaines et d’argent pour qu’elles soient utilisées dans le cadre de la veille post-hospitalière.

Depuis 1991, en Île-de-France, le Dr de Amorim, psychanalyste français, assure une Consultation Publique de Psychanalyse (CPP). Le Réseau pour la Psychanalyse à l’Hôpital-École de Psychanalyse (RPH), fondé en 1996, a mis en place, à partir de ce modèle, plusieurs CPP à Paris et en proche banlieue. Ces consultations accueillent toutes les personnes en souffrance psychique, corporelle ou organique, et ce quelle que soit leur situation financière. Les psychothérapies et les psychanalyses sont assurées par les 18 membres cliniciens du réseau. Les CPP, associées à un service d’urgence, apparaissent donc comme une solution tout à fait intéressante en matière de prévention du suicide. En effet, toutes les personnes ayant effectué un acte suicidaire auraient, si elles le souhaitent, dès la sortie de leur hospitalisation, la possibilité de contacter le Service d’Écoute Téléphonique d’Urgence (le SETU? – 01.45.26.81.30), joignable 7/7 et 24h/24h, et de rencontrer un clinicien du réseau. La psychothérapie et la psychanalyse leur permettraient alors de dénouer les souffrances qui les empêchent d’avancer et de construire des solutions positives dans leur vie. Par ailleurs, chaque personne pourrait être recontactée par téléphone par un clinicien, responsable du dispositif, une semaine après son hospitalisation ; ceci permettant d’assurer une veille post-hospitalière et de maintenir un lien pouvant faire naître un désir de psychothérapie. Le RPH favorisant une clinique du partenariat, les cliniciens pourront être en contact avec les partenaires de soin autour des personnes accueillies. Outre les intérêts cliniques, sociaux et politiques de ce dispositif, les CPP ont également un intérêt économique dans la mesure où elles ne dépendent d’aucune subvention de l’État. Elles seront ainsi épargnées par les difficultés de fonctionnement trop souvent rencontrées par les autres associations et dispositifs de lutte contre le suicide.

Dr L. Mendes

[1] Organisation Mondiale de la Santé. La prévention du suicide : l’état d’urgence mondial, 2014, http://www.who.int/mental_health/suicide-prevention/world_report_2014/fr/

[2] Observatoire national du suicide. Suicide : connaître pour prévenir. Dimensions nationales, locales et associatives, 2016, http://drees.social-sante.gouv.fr/etudes-et-statistiques/la-drees/observatoire-national-du-suicide-ons/article/suicide-connaitre-pour-prevenir-dimensions-nationales-locales-et-associatives

[3] Mc Lean, J., Maxwell, M., Platt, S., Harris, F., & Jepson, R. Risk and Protective Factors for Suicide and Suicidal Behaviour : A Literature Review, Scottish Government Research DPT, 2008.

[4] Robson, A., Scrutton, F., Wilkinson, L., & MacLeod, F. The Risk of Suicide in Cancer Patients. Psychooncology, 2010, 19(12), 1250-1258.

[5] Pompili, M., Forte, A., Palermo, M., Stefani, H., Lamis, D.-A., Serafini, G., Amore, M., & Girardi, P. Suicide Risk in Multiple Sclerosis : A Systematic Review of Current Literature. Journal of Psychosomatic Research, 2012, 73(6), 411-417.

[6] Jeanblanc, A. Suicide : des mesures adaptées pour améliorer sa prévention, 2017, http://www.lepoint.fr/editos-du-point/anne-jeanblanc/suicide-des-mesures-adaptees-pour-ameliorer-sa-prevention-12-04-2017-2119113_57.php