XXXIème colloque du RPH – La passion de l’ignorance ou le savoir inconscient

l'ignorance paris 9Ouverture (Fairouz Nemraoui)

Ce colloque a lieu dans le cadre d’un triptyque sur la haine, l’ignorance et l’amour (prochain colloque en mars prochain). C’est Lacan qui a conceptualisé ces trois passions ; l’ignorance étant l’impasse subjective de l’être en souffrance concernant un savoir précieux à découvrir sur lui.

Freud a montré que le symptôme révèle ce qui ne peut se dire autrement. Il s’agit d’un savoir inconscient qui fait retour par le symptôme. Ce savoir peut aussi s’atteindre par l’interprétation des lapsus et des rêves. L’inconscient se fait savoir dans notre quotidien. La psychanalyse permet justement ces trouvailles, ces vérités sur nous-mêmes.

Lacan a défini l’ignorance comme étant une passion et un tremplin par lequel le patient ou le psychanalysant peut devenir sujet. Il y a une jouissance de l’être dans le fait de ne rien vouloir savoir sur son désir inconscient.

En fait, le moi n’est pas maître en sa demeure. Il trompe et nous leurre. L’association libre est cet espace qui permet qu’une parole vraie soit dégagée et d’accéder à l’inconscient. La question au grand Autre, posée au décours des associations, représente ce passage sur le divan.

L’ignorance se situe également du côté du clinicien. Le clinicien adopte une position éthique pour ne pas causer un ralentissement ou un abandon de la cure du patient ou du psychanalysant qu’il reçoit.

Lacan détermine une ignorance docte, c’est-à-dire une humilité par rapport à son savoir, et une ignorance docens qui représente le savoir absolu, l’orgueil, les résistances du clinicien qui croit tout savoir. Le risque pour la cure, c’est quand le clinicien croit réellement détenir le savoir et qu’il fait des interprétations sauvages. Ceci empêche l’émergence de la parole bien dite.

Quand le clinicien répond à la demande de savoir du patient, il ne suscite pas le désir de savoir et démolit le fait que le patient sache sur son désir inconscient. Il s’établit alors une relation imaginaire dans laquelle le patient ne peut trouver son être propre.

Dans le DSM, le savoir inconscient est laissé de côté. Dans les psychothérapies aux plans préétablis, le clinicien prévoit le patient avant même de l’avoir rencontré. Elles retirent donc le caractère exceptionnel et subjectif que constitue chaque rencontre clinique.

Le psychanalyste travaille sans savoir préconçu car celui-ci emprisonne. Il se laisse plutôt surprendre par chaque rencontre. Le patient ou le psychanalysant recrée, chaque jour et avec sa singularité, la psychanalyse.

 

« Je sais pas » (Ouarda Ferlicot)

Au moment de l’entrée en psychothérapie, le patient demande à ne plus souffrir et s’ouvre au transfert. Il pense bien souvent savoir ce qui le fait souffrir, l’origine de son symptôme, mais cela ne change rien. Rapidement, le refus de savoir s’impose ; c’est la résistance à l’inconscient.

Les « Je ne sais pas » peuvent apparaître comme une dénégation (« je sais mais je ne veux pas savoir »). Au moment de prendre conscience d’une partie du refoulé, la conscience refuse de savoir parce qu’elle n’aime pas ce savoir.

Le refus de savoir du patient ou du psychanalysant est en lien avec sa peur de ce qu’il est en train de découvrir. Il veut savoir mais il résiste à avancer vers le savoir. Le fait de refuser de voir la vérité, c’est souvent se faire souffrir soi-même.

La position éthique du clinicien est de savoir qu’il ne sait pas. Il ignore la position subjective de l’être qu’il reçoit. Il ignore aussi ce que le patient lui suppose comme savoir. Le clinicien doit se dépouiller de son imaginaire pour permettre au patient ou au psychanalysant d’accéder à son savoir inconscient.

Reconnaître cette ignorance, c’est ce qui pousse le patient vers le désir de savoir. Et, du savoir, le patient ou le psychanalysant ne pourra en savoir qu’un bout car le savoir ne peut être que manquant (castration).

 

L’ignorance dans la dialectique de la cure (Julien Faugeras)

La dimension pathologique de l’ignorance est un fait de structure lié à notre condition d’être parlant.

Socrate découvre la maïeutique qu’il désigne, par analogie à l’art de l’accouchement, comme étant l’interrogation sur les connaissances. Par son questionnement socratique, il cherche à faire surgir la vérité de son interlocuteur. Il pose des questions des plus naïves pour mettre en lumière les contradictions dans le discours et pour que son interlocuteur « accouche » d’un savoir qu’il ignore.

Freud ré-articule ce savoir socratique en disant que l’être humain parle sans savoir véritablement ce qu’il dit. C’est un savoir inconscient qui détermine nos pensées et nos actes. Lacan parle de l’inconscient structuré comme un langage.

Il existe deux positions relatives à l’ignorance :

  • « J’ignore que j‘ignore » : c’est l’ignorance passionnelle, docens, la position de maitrise aliénante. Le discours se ferme sur lui-même, écarte l’accès au désir inconscient. Il faut donc que le clinicien opère avec le plus grand tact, chatouille l’ignorance, démasque la haine contre le patient lui-même et contre le clinicien.
  • « Je sais que j’ignore » : savoir sur son ignorance, son manque, ceci oxygène le désir de savoir. Lorsque le patient interroge son désir inconscient, le clinicien lui propose alors de passer à la position de psychanalysant.

 

L’ignorance comme résistance des trois instances psychiques (Marine Lalonde)

Ignorance et résistances sont intimement liées. Les résistances dans la cure maintiennent l’être dans l’ignorance de ses pulsions inconscientes.

Freud a déterminé cinq résistances :

  • Les résistances du Moi
  • La résistance du Ça
  • La résistance du Surmoi

La résistance du Ça nécessite un travail de perlaboration. Il y a un effet du travail psychanalytique sur la résistance à l’inconscient.

Les résistances du Moi sont la résistance de refoulement, la résistance de transfert et les bénéfices de la maladie. Le Moi doit renoncer, avec le travail psychanalytique, aux bricolages qu’il a fabriqués (bénéfices de la maladie). La résistance de refoulement préfère ignorer la pensée qui arrive pendant les associations libres. Mais, si le clinicien nourrit le transfert, cette résistance peut se faire moins importante. La résistance de transfert fait barrage aux pensées inconscientes. Elle rend service quand le matériel transférentiel et les répétitions constituent le terreau de la cure. Le clinicien doit supporter le transfert, c’est-à-dire ne pas y répondre.

La résistance du Surmoi est issue de la conscience de culpabilité et du besoin de punition.

 

D’une vérité qui s’ignore (Diane Sourrouille)

La méconnaissance n’est pas tout à fait l’ignorance car elle suppose qu’on a connaissance de ce qu’il y a à méconnaître. Rechercher le tout-savoir suppose qu’on est sans manque, sans fissure.

La voie de la parole permet de comprendre son désir inconscient à travers les erreurs (actes manquées). La parole bien dite fait avancer la cure.

La vérité, c’est nouer un savoir (Lacan). Si le psychanalyste croit savoir, « c’est fichu » ! Il est dans une position d’ignorant, c’est-à-dire qu’il ne sait pas ce qui concerne cet être là. Autrement, il contamine la cure en mettant quelque chose de son désir et de son imaginaire à lui.

Nous pouvons distinguer le savoir conscient, celui qui se nourrit des éléments découverts pendant la cure, du savoir inconscient qui ne sera jamais vraiment découvert et qui est en rapport avec l’objet a.

Le clinicien travaille avec le Moi fort du patient ou du psychanalysant. Il doit donc opérer avec tact pour ne pas bloquer l’ego.

La levée de la résistance du Surmoi permet à l’être de s’engager avec son désir, celui même qui le maintient en vie. Mais, cela coûte la jouissance, la castration symbolique, l’illusion d’un tout possible.

 

Un savoir qui signe hors (Jean-Baptiste Legouis)

Dans le mythe de Sisyphe, Camus nous montre le décalage constant entre ce que nous imaginons savoir et ce que nous savons réellement.

Quand un patient prend contact avec nous, nous lui demandons comment il a obtenu nos coordonnées, qu’est-ce qu’on lui a dit sur nous (début de la cônification du transfert). Il y a toujours un temps entre l’appel et le premier rendez-vous pendant lequel le patient peut aller regarder ce qu’il trouve sur nous sur Internet. Il a peut-être déjà rencontré un psychanalyste, qu’en a-t-il gardé ? En fait, avant de venir nous voir, il n’est pas sans savoir.

En 1937, dans Analyse finie et analyse sans fin, Freud pose le problème de la durée de la cure psychanalytique. Il se demande s’il est possible de réduire sa durée et de déterminer des critères permettant de considérer la fin d’une cure. Il nous dit rapidement que la fin d’une cure, c’est quand le patient dispose des conditions psychologiques les plus favorables au fonctionnement de son Moi.

J.-B. Legouis rapporte les paroles de patients et de psychanalysants en rapport avec leur ignorance (par exemple, « comme je ne suis pas sûr, je préfère dire que je ne sais pas »). Il montre comment elles sont le plus souvent une façon de résister et de s’opposer au savoir sur le désir inconscient.

 

Méconnaissance, vérité et ignorance : histoire d’une « Je ne sais pas » (Laure Baudiment)

L’objectif de la cure est de sortir l’être des voies passionnelles : amour/haine/ignorance, qui font souffrir. L’ignorance est aussi en rapport avec l’ignorance de la chose sexuelle.

Les « Je ne sais pas » dans la cure sont soit l’indicateur de l’ignorance, soit du savoir. Les interventions du clinicien « Vous êtes sûr de ne pas savoir ? », « Faites un pas de plus », « Si, vous savez » permettent souvent d’accéder à ce savoir. Le psychanalyste engage le patient ou le psychanalysant dans une voie vers le savoir.

L. Baudiment présente le tétraèdre de Lacan et situe l’ignorance docte et docens en fonction des champs du réel, de l’imaginaire et du symbolique.

 

Entre l’ignorance de l’être et celle du clinicien (Matthieu Julian)

M. Julian évoque le rapport du psychiste avec sa propre ignorance. Il montre, à travers un cas clinique, comment le clinicien peut parfois s’engouffrer dans la théorie pour gonfler son ego. Cela gêne l’écoute du patient à partir du moment où le clinicien se positionne en tant que maître ou universitaire.

 

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Dr L. Mendes