Tome I des Œuvres Complètes de Freud : Premiers textes (1886-1893)

charcotDans ce premier volume des Oeuvres Complètes de Freud (OCF), S. Freud présente les travaux de J.-M. Charcot sur l’hystérie. Il les prolonge en envisageant un mécanisme psychique dans l’émergence des symptômes hystériques. Influencé par les pratiques de J. Breuer, il propose un procédé thérapeutique innovant et controversé pour le traitement de cette névrose. Il appréhende l’influence de la relation au médecin dans la réussite de la thérapie. Et, à partir de ses études en neurologie sur l’aphasie et les paralysies, il évoque certaines notions qui deviendront des concepts fondamentaux de la psychanalyse.

À cette époque, l’hystérie est encore considérée comme une exagération voire une simulation de la part des femmes cherchant à attirer l’attention sur elles. Dans ce contexte, il était donc impossible de penser un traitement pour apaiser la souffrance réelle de ces patientes.

 

“La grande hystérie”

J.-M. Charcot est l’un des premiers chercheurs à observer et à étudier plus précisément la névrose hystérique. Il affine le tableau clinique de l’hystérie en en présentant les caractéristiques somatiques. Il identifie ainsi la “grande hystérie” comprenant 4 phases : l’accès épileptique, les grands mouvements, les attitudes passionnelles (hallucinations de scènes à caractère sexuel) et le délire terminal.

J.-M. Charcot repère également les autres symptômes de l’hystérie : les troubles de la sensibilité (comme les anesthésies), les troubles spécifiques au niveau des organes des sens (tels que les troubles de la vision), la présence de points particulièrement sensibles (“plaques hystérogènes“), des modifications caractéristiques (par exemple, l’instabilité de la volonté ou le changement d’humeur) et la tendance aux troubles moteurs (comme les contractures ou les paralysies).

 

La paralysie hystérique et sa relation au subconscient

Dans Quelques considérations pour une étude comparative des paralysies motrices organiques et hystériques, S. Freud participe au diagnostic différentiel entre la paralysie organique et la paralysie hystérique.

En effet, il remarque qu’il n’y a pas de fondement anatomique dans la paralysie hystérique, que sa limitation est très précise, c’est-à-dire qu’elle ne s’étend pas à d’autres zones et que son intensité est excessive.

Il considère que la paralysie hystérique dépend d’une association subconsciente avec le souvenir d’un événement traumatique. Ce souvenir continue d’agir dans le subconscient étant donné qu’il n’a pas été déchargé par une action motrice ou par un travail d’élaboration psychique (amorce de la notion d’abréaction) et se manifeste à l’état de conscience en produisant des symptômes corporels.

 

L’étiologie de l’hystérie

Sur le plan étiologique, l’hystérie est encore à l’époque considérée comme une affection de l’organe génital féminin. J.-M. Charcot remet en question cette origine en démontrant l’existence d’une hystérie masculine qui est reprise par S. Freud dans De l’hystérie masculine.

Les théories étiologiques émergeant de façon dominante vont alors dans le sens d’une prédisposition héréditaire. S. Freud supporte plutôt l’hypothèse de J.-M. Charcot d’une dimension psychique dans l’apparition des phénomènes hystériques. Il considère que l’hystérie est liée à une représentation, souvent d’origine sexuelle, qui déclenche après-coup des symptômes hystériques.

Il envisage l’existence d’une représentation de contraste qui agit en contre-volonté sur les comportements des patientes. Dans Un cas de guérison hypnotique, accompagné de remarques sur l’apparition de symptômes hystériques du fait de la “contre-volonté”, il illustre cette idée en prenant l’exemple d’une patiente de J. Breuer qui ne réussit pas à allaiter ses enfants et le cas d’Emmy v. N. qui présente un clappement particulier de la langue. Chez ces patientes, une représentation de contraste agit en contradiction avec des résolutions ou des attentes (“folie du doute“). Cette représentation est mal réprimée dans l’inconscient et resurgit en contre-volonté. Ainsi, la patiente de J. Breuer a la volonté de téter son enfant mais y est complètement incapable. De même, Emmy v. N. ne veut pas faire de bruit alors que sa fille malade vient de s’endormir et ne peut s’empêcher de réprimer un clappement de la langue.

S. Freud précise que, dans la neurasthénie, la représentation de contraste annule plutôt la représentation de volonté, ce qui entraîne une faiblesse de volonté.

Dans la préface et les notes de Leçons du mardi à la Salpétriêre (1887-88) de J.-M. Charcot, S. Freud envisage la présence d’une scène traumatique significative pour l’entrée dans la maladie qui prend la valeur d’un trauma psychique et entraîne l’émergence de symptômes hystériques (“hystérie traumatique“).

 

L’hypnose, un PREMIER traitement pour l’hystérie

Inspiré par les travaux de J. Braid sur l’hypnotisme et de M. Berkhan sur ses effets thérapeutiques sur la surdité, S. Freud présente, dans Hypnose, le procédé hypnotique et le pense comme un traitement possible pour l’hystérie.

La suggestion hypnotique désigne la représentation induite par le médecin sans que le patient puisse y exercer une critique, bien qu’il dispose du matériel pour le faire. L’hypnose, dans le traitement de l’hystérie, permet au médecin de suggérer une représentation opposée à la représentation traumatique qui a déclenché les symptômes.

La thérapie suggestive est considérée jusqu’ici comme une thérapie symptomatique qui ne s’intéresse pas à la cause des phénomènes morbides. Inspiré par les travaux de H. Bernheim et de J. Breuer, S. Freud commence à utiliser l’hypnose dans le but de rechercher les causes réprimées dans l’inconscient des symptômes hystériques.

 

Le clivage de la cONSCIENCE

En utilisant l’hypnose, S. Freud remarque que ses patientes n’ont plus le souvenir de l’expérience hypnotique à l’état de veille. Il l’explique par l’absence de connexion entre deux états de conscience distincts (état hypnotique/état de veille) : le clivage de la conscience. Il reprendra cette idée, dans le deuxième volume des OCF, pour expliquer la formation des symptômes dans l’hystérie hypnoïde.

 

L’efficacité de la thérapie sUGGESTIVE

S. Freud, convaincu de l’efficacité de la thérapie suggestive, remarque cependant que les phénomènes morbides, sous l’influence d’une suggestion hypnotique, ne disparaissent que pour un temps limité. Il faut donc régulièrement renouveler cette suggestion pour éviter l’apparition de nouveaux symptômes. Cette répétition des suggestions entraînent souvent une certaine lassitude chez les patientes qui interrompent le processus thérapeutique.

 

L’influence de l’attitude du médecin

Dans sa définition de l’hystérie dans le Manuel de Villaret et dans Compte-rendu d’une conférence “Sur l’hypnose et la suggestion”, S. Freud envisage l’influence de l’attitude du médecin sur la guérison des patientes. Cette influence dépend de la personnalité des patientes plus que de l’attitude du médecin elle-même. N’est-ce-pas ici l’amorce d’une relation transférentielle qui influence l’implication et la réussite du processus thérapeutique ?

 

Les RÉSISTANCES à guérir

Dans son avant-propos de De la suggestion et de ses applications à la thérapeutique de H. Bernheim, S. Freud appréhende la notion de résistance qui désigne le processus par lequel les patientes résistent à renoncer à la maladie et qui ralentit le processus thérapeutique.

 

Faire l’expérience sur soi

Il recommande par ailleurs aux médecins de faire eux-mêmes l’expérience de l’hypnose avant d’accepter ou de rejeter cette technique. Nous pouvons faire ici un lien rapide entre cette recommandation et la nécessité pour le psychanalyste de vivre lui-même la situation de psychanalysant, la relation transférentielle que ses résistances mettent à mal.

 

Les aphasies : l’introduction des représentations de chose et de mot

Dans sa définition de l’aphasie dans le Manuel de Villaret et dans Sur la conception des aphasies, S. Freud étudie les aphasies en utilisant des références et des concepts neurologiques qui rendent la lecture de ces textes particulièrement laborieuse.

Toutefois, il introduit certaines notions qui marqueront la psychanalyse comme la représentation de chose et la représentation de mot. La représentation de chose désigne les images mnésiques sensorielles d’un objet ainsi que les impressions et les sensations qui y sont attachées. La représentation de mot renvoie à l’image verbale à laquelle vont se lier les images mnésiques sensorielles pour former le langage.

Le mot est donc une représentation complexe de provenance visuelle, acoustique et kinesthésique qui ne prend sens que s’il est connecté à une représentation de chose qui peut évoluer en fonction des impressions nouvelles.

Dans Le vocabulaire de la psychanalyse, J. Laplanche et J.-B. Pontalis rappellent que les représentations de chose et de mot participent à la compréhension du passage du processus primaire au processus secondaire. Ces notions sont également envisagées d’un point de vue topique, la représentation de chose étant une représentation inconsciente, tandis que la représentation de mot caractéristique du système préconscient-conscient.

Dans ces textes, S. Freud remarque que l’hystérie et la neurasthénie peuvent engendrer également des troubles aphasiques : l’hystérique perd sa voix, devient mutique, tandis que le neurasthénique confond des mots. Il commence donc à mettre en lien la psychiatrie, le langage et son utilisation à des fins thérapeutiques qui se fera plus claire dans le deuxième volume des OCF.

Pour conclure, tout au long de ce volume, S. Freud participe au débat sur la causalité physiologique vs la causalité psychique des phénomènes hystériques en accordant une place fondamentale au psychisme dans les phénomènes de suggestion et l’émergence de symptômes hystériques. Il contribue également aux discussions sur la scientificité de l’hypnose. Il le poursuivra avec la psychanalyse pour laquelle la scientificité sera remise en cause par l’apparition de techniques thérapeutiques plus standardisées et normées.

Dr L. Mendes